Accéder au contenu principal
Invité Afrique

Théophile Obenga: «Au Congo, tant que le virus tribal n'est pas évacué, la paix n'est que factice»

Audio 04:56
Soixante ans après la proclamation d'indépendance du Congo, l'historien Théophile Obenga répond aux questions de Loïcia Martial.
Soixante ans après la proclamation d'indépendance du Congo, l'historien Théophile Obenga répond aux questions de Loïcia Martial. RFI
11 mn

Quel a été le parcours du Congo-Brazzaville depuis la proclamation d'indépendance du 15 août 1960 ? Pour en parler, nous recevons le grand historien congolais Téophile Obenga. Cet intellectuel appelle à un examen de conscience des autorités et à une lutte contre le tribalisme. Il est interrogé par notre correspondant à Brazzaville.

Publicité

Rfi: Théophile Obenga, comment les Congolais en sont-ils venus à demander et à obtenir leur indépendance vis-à-vis de la France en 1960 ?

Téophile Obenga: Historiquement, je crois que les Congolais n’ont pas demandé réellement l’indépendance. Il y a un mouvement d’indépendance au niveau planétaire et la métropole a vite compris cela. Ils ont fait les lois de Defferre en disant: « Comme la gestion est difficile, on vous fait une autonomie et petit à petit vous aurez votre indépendance, votre autodétermination ». (On appelait cela comme ça). Jusqu’à ce que, pour éviter les guerres, etc., la France a accepté d’accorder l’indépendance qu’on appelle « indépendance formelle ». Administrativement, je ne gère plus la colonie. Je m’en vais, mais j’ai quand même mon influence qui reste.

Est-ce que d’après vous l’indépendance a eu quelques ratés ?

C’est très compliqué cette affaire d’indépendance, parce que le Français qui commande n’a pas de tribu. Lui parti, le Congolais qui commande a le Trésor public à sa portée, il organise, il nomme, etc… Et du coup, comme nous sommes plusieurs ethnies, quand il y a le pouvoir, chaque fois on veut travailler plus avec les siens qu’avec les autres. Cela crée des crispations. C’est ça qui est un peu né dans l’indépendance. Quelques mois après, c’était la guerre civile pour ainsi dire. Cela a continué. Les guerres civiles ne sont pas motivées par les idéologies politiques. Les guerres civiles au Congo sont fondamentalement motivées par le tribalisme. C’est tout.

Téophile Obenga, pourquoi le tout Premier président congolais, l’abbé Fulbert Youlou, entretient-il des relations si fortes avec les autorités françaises ?

Mais c’est normal. On fait l’indépendance, donc les Africains dirigent, mais c’est la France qui finance. Le budget de Youlou n’était pas plus de 3 milliards, donc c’est la France qui donnait. La sécurité, la police, le renseignement, c’était monsieur Delarue qui faisait cela à Brazzaville pour Youlou. Un blanc.

Donc il y avait des gens comme ceux-là pour la gestion. C’est normal. Et puis il y avait les intérêts ! Les fonds marins de Pointe Noire pour le pétrole, ça commençait… En fait les hommes sont guidés par les intérêts. Pas seulement au Congo, mais partout. Ils ne peuvent pas laisser le diamant, l’uranium, le caoutchouc, le bois… Ils ne peuvent pas laisser des choses comme celles-là.

Donc d’une manière ou d’une autre, on reste quand même présents et on fait ce que l’on appelle dans le cas de la France - de Gaulle -, la Communauté franco-africaine. Vous êtes indépendants, on a chacun son président, mais nous formons quand même une communauté pour préserver les intérêts de la France, en gros. Et cela a continué avec la Francophonie, la Françafrique… Ce sont des structures néocoloniales qui maintiennent l’influence de la France dans les anciennes colonies. Donc il n’y a même pas d’indépendance.

Y-at-il un moment où les autorités congolaises rompent avec Paris et quelles ont été les conséquences de cette évolution ?

Quand Youlou est parti, beaucoup de jeunes sont rentrés. Quand ils sont rentrés, ils ont vu le vide de Massamba Debat. Ils ont pris le pouvoir. Ils ont chassé Massamba Debat qui faisait le socialisme bantou, eux, ils faisaient le socialisme scientifique. Donc on l’a écarté et puis finalement ils ont fait le marxisme, mais avec plusieurs courants. Il y a les cheguevaristes, les castristes, les maoïstes… C’était un fouillis de tout. Il n’y avait pas quelqu’un de très fort, qui dominait idéologiquement au-dessus de la mêlée. C’était le pouvoir au bout du fusil.

Le PCT, à l’époque, a développé un langage extrêmement violent politiquement parlant. Si tu recules, nous t’abattons ! Et c’est arrivé ! Le premier agrégé de médecine du Congo, on lui a fait manger l’herbe à Makala. On l’a battu jusqu’à ce que son tympan soit cassé. C’est le marxisme, cela ? C’était la violence ! Il faut le dire carrément.

Les Chinois nous ont donné l’infrastructure. On faisait les légumes, on faisait les habits. Quel est le parti politique qui a géré ce patrimoine qui est tombé à l’eau sans compte rendu, sans explications, sans rien du tout ? C’est le PCT qui a géré cela. Il faut faire l’autocritique pour avancer !

À vous entendre parler, on a comme le sentiment que, sur les soixante ans de l’indépendance du Congo, une bonne partie a été plus marquée par la violence.

Mais bien sûr ! La Conférence nationale a compté combien de morts ? Il y a eu à peu près 33 000 morts, d’après ce qu’ils disaient. Donc ce sont des Congolais qui ont tué des Congolais. Pourquoi ? Pour la politique. Pour faire quelle politique ?

Pour la conservation du pouvoir…

Pour tourner en rond, c’est tout ! Il faut que l’on fasse le diagnostic. C’est à nous, c’est notre diagnostic… On le fait pour ne plus faire. Parce que, c’est bien beau de parler de la paix, de la paix… Mais tant que ce virus tribal n’est pas encore évacué, la paix c’est un truc factif.

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.