Littérature classique africaine

La Maison de la faim, par Dambudzo Marechera

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La couverture de «La maison de la faim»
La couverture de «La maison de la faim»

Né en 1952 et disparu à 35 ans d’une maladie liée au sida, le talentueux romancier zimbabwéen Dambudzo Marechera représente un moment de fulgurance éphémère dans la littérature de langue anglaise. Il a laissé derrière lui cinq ouvrages, dont le plus connu est La Maison de la faim. C’est un recueil de récits iconoclastes, aux accents autobiographiques, avec désespoir pour seul horizon d’attente. 

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La Maison de la faim est un grand roman sur le Zimbabwe, sous la plume de l’un de romanciers africains les plus talentueux de ces dernières décennies. Son auteur, Dambudzo Marechera, né en 1952, était un écrivain rebelle. A mi-chemin entre Lautréamont et Rimbaud, il fut une sorte d’enfant terrible des lettres zimbabwéennes. Auteur de cinq romans d’une grande originalité d’écriture, mort du sida à 35 ans, l’homme a traversé le firmament littéraire comme une météorite.

Un roman prophétique

Paru en 1978, La Maison de la faim était le premier roman de Marechera, un roman qui fascine à cause de son écriture puissante et moderniste et son portrait saisissant du Zimbabwe colonial, claustrophobe et oppressant. La situation du pays n’a pas changé après l’indépendance. Au contraire, l’oppression s’est renforcée sous le régime de Robert Mugabe dont la politique autoritaire et sans vision d’avenir a réussi à transformer le Zimbabwe, autrefois le grenier à céréales du continent africain, en littéralement « une Maison de la faim ». Indépendant depuis 1980, ce pays a connu la famine, la dictature et le désespoir.  C’est parce que Dambudzo Marechera avait su anticiper ce processus, tout en dénonçant l’oppression coloniale, que son roman est devenu un livre culte dans son pays où il est effectivement considéré comme un ouvrage « prophétique ».

Paradoxalement, si la jeune génération zimbabwéenne aspirant à la liberté et la modernité se reconnaît dans la révolte de Marechera contre une société policée et patriarcale, son roman emblématique n’est pas pour autant très lu par ces jeunes. Cela s’explique par l’écriture torturée et fragmentaire de cet auteur, cheminant entre les souvenirs du passé et les événements du présent sans progression chronologique. La Maison de la faim qui met en scène des prostituées, des marginaux, des exclus de la société est représentatif de l’univers de son auteur.

Cette radicalité de fond et de forme qui caractérise la narration de Marechera avait entraîné pendant un temps l’interdiction de ses ouvrages dans le Zimbabwe indépendant. La vision anarchiste et nihiliste de cet écrivain rebelle était incompatible avec l’appétit de pouvoir et d’enrichissement de la nouvelle classe dirigeante.

Roman ou nouvelle ?

La Maison de la faim n’est pas tout à fait d’un roman, mais une longue nouvelle ou « novella » parue d’abord dans une anthologie de nouvelles. Cette « novella » qui donne son nom au recueil, est un récit autobiographique sans concession avec pour cadre la vie dans un bidonville noir sous un régime ségrégationniste.

« J’ai rassemblé mes affaires et je suis parti », ainsi s’ouvre le récit, raconté par un protagoniste-narrateur qui est l’alter ego de l’écrivain. Il est animé par le dégoût de la vie, rongé par le désespoir et la crainte de la folie qui le guette. Or il ne peut échapper à l’horreur ambiante car cette Maison de la faim qu’il veut fuir n’est pas une réalité extérieure, mais la métaphore des limites sociales et politiques que le personnage a intériorisées. « A présent la Maison est devenue mon esprit ; et je n’apprécie pas les bruits qu’on entend sur les toits », se lamente le protagoniste. C’est la force poétique de cette métaphore, doublée de la légende qu’est devenue la vie rebelle de Marechera, qui explique la réputation quasi-mythique dont jouit son roman, surtout parmi l’intelligentsia.

Une vie de rebelle

Marechera n’est pas un écrivain comme les autres. L’homme était un écorché vif. Il a grandi dans un township minable, et n’oublia jamais la misère et les humiliations qui furent son lot quotidien. Doté d’une intelligence hors du commun, il étudia dans une école missionnaire puis à l’université de Rhodésie, dont il fut expulsé pour avoir participé à une manifestation d’étudiants contre la discrimination. Cela ne l’empêchera pas d’intégrer quelques années plus tard la prestigieuse université d’Oxford avec une bourse, mais il en sera expulsé aussi pour comportement anarchique.

Suivra une période de descente aux enfers, avec pour seuls compagnons le whisky et le cannabis. C’est pendant cette période, alors qu’il était devenu immigré clandestin en Angleterre, que Marechera rédigea La Maison de la faim. Acclamé à sa sortie comme un chef-d’œuvre de l’écriture moderniste et joycienne, l’ouvrage fut couronné par le prestigieux prix de premier roman décerné par The Guardian. A ses détracteurs qui le critiquaient pour son nihilisme «  si peu Africain », il répondra, fidèle à son parler cru : «  si vous êtes un écrivain pour une nation spécifique ou pour une race spécifique, alors allez-vous faire voir  ».

La Maison de la faim, par Dambudzo Marechera. Traduit de l’anglais par Jean-Baptiste Evette et Xavier Garnier. Editions Dapper, 266 pages, 8,84 euros.

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