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Frontière bénino-nigériane: «La fermeture a aussi puni le Togo et le Ghana»

Audio 04:55
Le poste de Sèmè-Kraké à la frontière entre le Bénin et le Nigeria.
Le poste de Sèmè-Kraké à la frontière entre le Bénin et le Nigeria. AFP/Pius Utomi Ekpei

Cela fait un an que le Nigeria a fermé sa frontière terrestre avec le Bénin. Abuja souhaitait ainsi mettre un terme à la contrebande de produits depuis son voisin de l'ouest, notamment de riz. Le Bénin en importe d'Asie et des commerçants le revendent, faisant concurrence au riz nigérian, plus cher. Pape Ibrahima Kane, chercheur sénégalais, répond aux questions de Vincent Dublange.

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Un an après la fermeture par le Nigeria de sa frontière avec le Bénin, est-ce que les présidents Patrice Talon et Muhammadu Buhari se parlent ?

Pape Ibrahima Kane : Oui. Ils se voient. Ils se sont parlé à plusieurs reprises, la dernière occasion étant la vidéoconférence sur le Mali qui a eu lieu jeudi.

 

Comment expliquer que rien ne semble changer au poste-frontière au Sud, proche de Porto-Novo ?

Rien ne semble changer à ce poste-frontière particulier, mais beaucoup de choses ont évolué dans les relations entre les deux pays. Si vous vous souvenez, quand la crise a éclaté, la Cédéao (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest) a mis en place une petite équipe chargée d’aller recueillir des informations auprès des deux pays et de proposer des solutions. A ma connaissance, pratiquement toutes les mesures qui avaient été demandées au Bénin ont été appliquées, notamment la fermeture de ces structures qui facilitaient un peu le trafic entre les deux pays, le fait que le Bénin soit un peu plus regardant sur les marchandises qui sont supposées entrer directement au Nigéria, mais qui restent souvent à Cotonou. Et de son côté aussi, on avait demandé au Nigéria d’être un tout petit peu plus flexible sur l’entrée des marchandises qui étaient destinées au Nigéria. Et chacun des pays avait commencé, ça je peux l’affirmer, à mettre en œuvre ces mesures. Ce qui a malheureusement tout bloqué, c’est la crise du Covid. Et aujourd’hui, pratiquement tous les Etats de la Cédéao ont pris des mesures de fermeture de leurs frontières.

 

Y a-t-il eu quand même une certaine reprise ces dernières semaines des échanges sur certains postes-frontières ?

Oui, il y a eu une reprise, mais le volume du trafic est assez maigre, parce que les contrôles sont maintenant beaucoup plus rigoureux et ensuite, les Etats doivent échanger de la documentation. Cela ne se fait plus comme avant et cela entraîne des lourdeurs dans les procédures douanières qui doivent avoir lieu entre les deux pays. Je vous signale que ce qui rend aussi cette situation un peu difficile, c’est l’existence de plusieurs régimes commerciaux. Le Bénin appartient à l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) et à la Cédéao. Parfois, des produits peuvent entrer dans le cadre du régime UEMOA, et pour ressortir du Bénin dans le cadre de Cédéao.

 

Est-ce que l’entrée en vigueur prochaine de la zone de libre-échange de l’Union africaine ne va pas de toute façon forcer un petit peu la main à tout le monde et empêcher ces velléités protectionnistes ?

La Zleca (Zone de libre-échange continentale africaine) laisse encore une marge de manœuvre aux Etats. Comme le Nigéria a été l’un des derniers pays à apposer sa signature au texte, cela veut dire que le Nigéria sera encore très regardant sur la manière dont ses voisins vont appliquer les règles. Puis, si l’application par ses voisins de cette règle-là n’est pas à son avantage, vu la taille de l’économie nigériane, je crois que ce pays peut mettre en branle les règles qui lui permettent de parfois s’opposer à ça. Mais, l’avantage de la Zleca, c’est qu’il y aura moins de contraintes aux frontières parce qu’on va maintenant arriver à une sorte de digitalisation de toutes les règles de procédure douanière. Cela va permettre aux autorités nigérianes, avant même l’arrivée des produits, de savoir ceux qui entrent et ceux qui sortent.

 

Donc, contrôler la contrebande ?

Exactement. Et c’est cela que la Zleca peut aider à résoudre puisque maintenant, n’entrera sur le territoire nigérian que la marchandise qui a été listée depuis le point de départ. Cela va peut-être faire baisser la tension entre les deux pays.

 

Peut-on mesurer les conséquences économiques ?

C’est énorme pour un pays comme le Bénin qui vit en grande partie des activités de son port. Et en plus de cela, cette zone frontalière est aussi importante parce qu’une grande partie de la consommation de pétrole, d’essence du Bénin passe par ce point-là. Donc, l’impact économique de la fermeture est réel sur le pays. Maintenant, la question est de savoir comment on va faire pour éviter à l’avenir la survenance de tel fait, et surtout qu’un pays, fut-il le plus important de la région, puisse dicter d’une certaine manière sa loi aux petits pays de la région. La fermeture de la frontière n’a pas simplement puni le Bénin, ça a puni le Togo et, dans une moindre mesure, le Ghana. Cela, aucun citoyen de la sous-région ne peut l’accepter.

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