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Crise sanitaire: des bénéfices «exceptionnels» pour «une poignée d'entreprises»

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Parmi les entreprises qui devraient faire des bénéfices exceptionnels cette année, on retrouve les quatre grandes compagnies américaines Google, Amazon, Facebook et Apple.
Parmi les entreprises qui devraient faire des bénéfices exceptionnels cette année, on retrouve les quatre grandes compagnies américaines Google, Amazon, Facebook et Apple. AFP/Denis Charlet
10 mn

La crise du coronavirus a surtout profité aux actionnaires, estime un rapport publié jeudi 10 septembre par l’ONG Oxfam : qu’elles aient réalisé des bénéfices importants ou qu’elles aient elles-mêmes subi des pertes en raison de la crise sanitaire, les multinationales ont cette année fait le choix de verser des dividendes plus importants que jamais à leurs actionnaires. Les salariés sont les grands perdants, ainsi que les entreprises elles-mêmes dont les activités sont parfois directement menacées par cette stratégie de court terme.

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Quentin Parinello est en charge des questions de justice fiscale et d’inégalités chez Oxfam France.

RFI : Dans votre dernier rapport, vous montrez qu’une poignée de multinationales a enregistré d’énormes bénéfices pendant la crise sanitaire liée au coronavirus, des bénéfices supérieurs même à leurs performances habituelles…

Quentin Parinello : Nous montrons que trente-deux entreprises devraient faire environ 109 milliards de dollars de bénéfices exceptionnels par rapport à leurs performances ces dernières années. Ce sont essentiellement des entreprises américaines, donc on retrouve les Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, NDLR) mais aussi des entreprises comme Walmart (grande distribution, USA, NDLR), Nestlé (agro-alimentaire, Suisse, NDLR), Merck (chimie, Allemagne, NDLR) ou Procter & Gamble (produits de beauté et d’hygiène, USA, NDLR).

Et qu’ont fait ces groupes de ces bénéfices exceptionnels ? Ils les ont réinvestis dans leurs activités ?

Non, la majorité de ces bénéfices exceptionnels devraient être reversés à leurs actionnaires. On estime qu’ils vont reverser environ 90 % de ces bénéfices exceptionnels à leurs actionnaires. Et cette politique n’est pas anodine : elle exacerbe les inégalités. Elle permet notamment d’alimenter la fortune des riches milliardaires. On a calculé, dans le rapport, que les 25 milliardaires les plus riches du monde ont vu leurs richesses augmenter de 255 milliards de dollars pendant la crise. Pour vous donner un exemple très précis, Jeff Bezos pourrait, avec les bénéfices qu’il a réalisés seulement pendant la crise, verser une prime de 105 000 dollars à l’ensemble de ses employés d’Amazon – il y a environ 875 000 employés. Et il serait toujours aussi riche qu’avant la pandémie de coronavirus.

C’est donc un modèle qui ne tient pas compte du long terme.

Au final, c’est un modèle économique qui n’est pas durable puisqu’il privilégie le court-termisme. Ces entreprises privilégient la redistribution de leurs bénéfices aux actionnaires au détriment d’un investissement dans le long terme, d’un meilleur partage des richesses avec leurs salariés, et d’une transformation de leur modèle économique pour s’adapter aux limites planétaires et faire face au changement climatique.

Votre rapport met aussi en lumière un autre phénomène : des entreprises qui ont eu, quant à elles, des résultats en berne, à cause du coronavirus, décident quand même de reverser d’importants dividendes à leurs actionnaires. Des dividendes largement supérieurs à leurs bénéfices, et qui sont donc versés à perte !

Oui, c’est finalement l’autre côté de ce qu’on appelle une économie à deux vitesses. Avec d’un côté, une poignée d’entreprises qui réalise des bénéfices exceptionnels et d’un autre côté des entreprises qui, pour rester compétitives, versent des dividendes coûte que coûte à leurs actionnaires, malgré des résultats en berne. Il y a des entreprises françaises, mais aussi européennes, indiennes, brésiliennes ou sud-africaines. Et très souvent, ces entreprises vont piocher dans leurs réserves pour pouvoir maintenir des dividendes à leurs actionnaires. On a notamment les cas de Toyota, entreprise japonaise qui a distribué 200% de ses bénéfices réalisés pendant la crise, ou de BASF, entreprise allemande qui a distribué 400 % de ses bénéfices. C’est un phénomène mondial, qui n’existe pas seulement en France.

Et cette politique, ces entreprises ne la mènent pas seulement pendant la crise, c’est une politique de longue durée de placer l’intérêt de l’actionnaire avant celui de la société. On avait montré en juin dernier dans un rapport publié en France qu’un quart des entreprises du CAC 40 versaient plus de dividendes qu’elles n’avaient fait de bénéfices ces dix dernières années ! Cela veut dire que ces entreprises puisent dans leurs réserves pour payer leurs actionnaires, et cela se fait au détriment d’un meilleur partage des richesses et au détriment d’un investissement, notamment pour transformer leur modèle économique et faire face aux changements climatiques. Et ce n’est évidemment pas qu’un mal français, ça existe partout ! On a notamment documenté dans le rapport l’exemple de trois grands groupes privés hospitaliers en Afrique du Sud qui, dans les quatre années qui ont précédé la crise, ont versé 163 % de leurs bénéfices à leurs actionnaires. Et pendant la crise, ces hôpitaux privés n’avaient pas assez de moyens pour payer des fournitures médicales à leurs staffs ! Donc c’est une vision très court-termiste de l’économie qui, finalement, menace même la viabilité de ces entreprises sur le long terme.

Du coup, face à ces pratiques, que proposez-vous ?

Il y a deux réponses, une réponse d’urgence et une réponse de long terme. La réponse d’urgence, c’est de conditionner l’ensemble des aides publiques aux entreprises dans le cadre du plan de relance, parce qu’on ne peut pas se permettre de faire redémarrer l’économie comme avant. Il faut tirer les leçons de la crise de 2008, et conditionner les aides aux entreprises pour qu’elles en profitent pour transformer leur modèle économique, pour qu’elles en profitent pour réduire les écarts de salaires, rémunérer les salariés à leur juste valeur. La réponse de long terme, c’est la transformation en profondeur de ce modèle économique : arrêter de mettre l’actionnaire avant la société parce que ça a des conséquences graves sur l’environnement et sur les inégalités. Ce constat, Oxfam n’est pas la seule organisation à le faire. Il y a par exemple la Commission européenne qui a publié un rapport le mois dernier qui s’alarmait du court-termisme économique et qui disait : au cours des vingt-cinq dernières années, les entreprises européennes ont multiplié par quatre la part de leurs revenus dédiée aux actionnaires, et c’est un problème pour la viabilité des entreprises. Donc la Commission européenne appelle elle aussi à réformer le modèle économique des entreprises et à arrêter avec le court-termisme économique.

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