Aujourd'hui l'économie

Crise en Birmanie: Total ne se retire pas

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Une militante d'«Extinction Rebellion» fait le geste des trois doigts (symbole des manifestants birmans) avec d'autres militants tenant des photos des victimes du coup d'État militaire en Birmanie lors d'une manifestation devant le siège de Total, dans le quartier d'affaires de La Défense, près de Paris, en France, le 25 mars 2021.
Une militante d'«Extinction Rebellion» fait le geste des trois doigts (symbole des manifestants birmans) avec d'autres militants tenant des photos des victimes du coup d'État militaire en Birmanie lors d'une manifestation devant le siège de Total, dans le quartier d'affaires de La Défense, près de Paris, en France, le 25 mars 2021. © Gonzalo Fuentes/REUTERS

En Birmanie, les manifestations contre la junte qui a renversé le gouvernement civil d'Aung San Suu Kyi, et la répression de la contestation se poursuivent. Selon l'Association d'assistance aux prisonniers politiques, plus de 550 civils ont été tués depuis le putsch. Dans ce contexte, des voix s’élèvent pour sanctionner et toucher l'armée au porte-monnaie. Total était particulièrement visé par ces appels, mais il ne se désengagera pas de Birmanie.

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Pas complètement du moins. Le projet sur un permis de recherche de gaz offshore va s’arrêter. C’est le cas aussi d’une campagne de forage de puits de gaz qui était en cours. L'appareil de forage sera démobilisé à partir du mois de mai. Annonce faite par Patrick Pouyanné, le PDG de Total, lui-même, dans le JDD.

En revanche, l’extraction de gaz du champ offshore de Yadana suscite de multiple « dilemmes », assure Total, mais va se poursuivre. Argument invoqué : ce gaz permet de produire la moitié de l’électricité des quelque 5 millions d’habitants de Rangoun. Arrêter la production augmenterait donc leurs difficultés. Cela exposerait aussi, assure Total, ses collaborateurs au risque d'être soumis par la junte au travail forcé.

Cela dit, l’association Info Birmanie expliquait la semaine dernière qu’elle ne demandait pas aux entreprises de ne pas être « présentes en Birmanie, mais de couper les liens avec l'armée ».

Or, Total a un partenariat avec la compagnie nationale Myanmar Oil and Gas Enterprise, contrôlée par l’armée. Total doit surtout payer des impôts. Le groupe a versé environ 230 millions de dollars aux autorités birmanes en 2019, 176 millions l'an dernier.

« Proposition totalement inacceptable » et « immorale »

Une solution intermédiaire serait de verser les taxes sur un compte séquestre. Idée rejetée par Total. Le groupe craint d’exposer dans ce cas « les responsables de sa filiale au risque d’être arrêtés et emprisonnés ».    

Pour l’instant, l’entreprise dit n’avoir rien versé depuis le coup d’État, car le système bancaire est bloqué. Mais, s’il se rétablit, Total s’engage à verser en contrepartie l’équivalent du montant des taxes à des ONG luttant pour les droits de l'homme.

Une offre jugée « totalement inacceptable » par l'ONG Justice for Myanmar. « Cette proposition de don est immorale et insultante pour nos organisations des droits de l’homme », assène Yadanar Maung, porte-parole de Justice for Myanmar. Et d’ajouter : « C’est purement et simplement une tentative pour blanchir sa complicité ». L’ONG appelle Total à ne pas verser d'argent à la junte soit en cessant ses activités en lien avec l'armée, soit en déposant l'argent sur un compte séquestre.

Suspensions

Au-delà de Total, qu’en est-il des autres entreprises étrangères ? Le départ reste l'exception, ce qui n'empêche pas des positions intermédiaires.

Le brasseur japonais Kirin a annoncé son intention de mettre fin en urgence à ses relations d’affaires avec l’armée birmane. Mais le groupe ne pense pas se retirer complètement du pays pour l’instant.

Si Voltalia, producteur français d’énergie renouvelable, va « mettre fin à ses activités » dans le pays, EDF a annoncé la suspension d'un projet de barrage hydroélectrique.

Peu de temps après le coup d’État, Suzuki avait mis à l'arrêt ses deux usines, mais les sites ont rouvert quelques jours plus tard.

Enfin, dans le secteur de l’habillement, secteur important, le suédois H&M et l’italien Benetton ont suspendu toutes nouvelles commandes.

Par ailleurs, le Royaume-Uni a sanctionné deux conglomérats liés à l’armée, dont l’un visé par des mesures prises en commun avec les États-Unis. Washington qui a suspendu son accord commercial avec la Birmanie. La Chine, qui a notamment des projets liés aux nouvelles routes de la soie dans le pays, refuse, elle, toute sanction.

Économie fragilisée

Lutter via l’économie, c’est aussi ce que prônent des syndicats birmans. Il y a un mois, neuf grands syndicats avaient appelé à intensifier la grève pour étouffer l’économie et faire pression sur la junte.

Des dizaines de milliers de Birmans sont d'ailleurs en grève depuis le coup d’État du premier février. Des ingénieurs, des médecins, des dockers, des cheminots ou encore des employés de banque ont cessé le travail. Certains grévistes font partie des 550 civils tués.

L'instabilité liée au putsch a encore fragilisé l’économie d’un pays figurant déjà parmi les plus pauvres d’Asie.

Le système bancaire étant bloqué, les salariés ont désormais de grandes difficultés à être payés et les distributeurs de billets sont vides. Le secteur textile est en train de s’effondrer. Des milliers d’ouvrières, sans salaire, ont donc regagné leur village. Dans le contexte actuel, les agriculteurs sont aussi en difficulté. La devise, le kyat, s’est dépréciée. Résultat : le prix des semences et des engrais augmente et leurs revenus tendent à diminuer. Pendant ce temps, le prix de certains produits a explosé.

La Banque mondiale anticipe désormais une contraction de 10% pour la Birmanie cette année. Un retour en arrière pour cette économie. Le taux de pauvreté, qui avait reculé de 48% en 2005 à moins de 25% en 2017, pourrait bien repartir à la hausse.

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