Retrait américain: quel avenir pour l’Afghanistan?

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Des soldats de l'armée américaine en Afghanistan commémorent les attentats du 11 septembre en 2011. (photo d'illustration)
Des soldats de l'armée américaine en Afghanistan commémorent les attentats du 11 septembre en 2011. (photo d'illustration) AP - David Goldman

Après vingt ans de guerre en Afghanistan, les soldats américains rentrent chez eux : le retrait a commencé il y a une semaine, il se poursuivra jusqu’au 11 septembre. Les troupes de l’Otan se sont calées sur le calendrier américain, elles plient bagage elles aussi. En tout, ils sont donc un peu moins de 10 000 soldats à quitter l’Afghanistan, un pays toujours en guerre où les talibans, loin d’être défaits, contrôlent une bonne partie du territoire et continuent de progresser… 

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En 2001, faire tomber le régime des talibans voulait aussi dire pour les Américains aider à la reconstruction du pays, pour éviter qu’il ne serve de base arrière à un nouveau 11 septembre. Vingt ans après, où en est le pays ?

« C’est une image qui est contrastée », explique Adam Baczko, chargé de recherche au Ceri Sciences Po, qui s’est régulièrement rendu en Afghanistan dans les années 2010. Il souligne des changements « considérables » : « l’importance de l’éducation fournie, les transformations de rapports de genre et notamment de la place des femmes dans la société afghane ». Aujourd’hui davantage de femmes travaillent, font des études, s’engagent en politique… Cette question est « particulièrement conflictuelle », souligne le chercheur, ce qui pour lui révèle justement l’ampleur de l’évolution des mentalités. L’économie, c’est autre chose pointe Adam Baczko : elle aussi a été transformée, mais elle est en crise. Dans les années 2 000, l’économie s’est développée autour de l’intervention étrangère, et « jamais n’a été réellement développée une agriculture, une industrie ou des services qui permettraient au pays de donner de l’emploi à sa population : l’agriculture est déficitaire, il n’y a aucune industrie, le pays est très dépendant des importations ». L’Afghanistan a donc du mal à donner de l’emploi à une jeunesse qui, dans un contexte d’explosion démographique, a un poids très important : la moitié de la population a moins de dix-huit ans. En fait, souligne Adam Baczko, l’Afghanistan, a complètement changé depuis que les talibans le dirigeaient dans les années 90 : une grande partie de la population est partie vivre dans les villes, et le pays est aujourd’hui majoritairement urbain. Bref, « c’est une population toute autre à gouverner si jamais les talibans prenaient le pouvoir ».

Vers une prise du pouvoir des talibans ?

Car c’est la grande question : les talibans vont-ils profiter du départ des soldats américains et de l’OTAN pour prendre le pouvoir ? Tous ces progrès - accès à l’éducation, liberté de la presse, accès aux soins, infrastructures, défense des droits de l’homme, condition des femmes, sont fragiles estime Romain Malejacq, professeur à l'université de Radboud, au Pays-Bas, et auteur du livre Warlord Survival : The delusion of State Building in Afghanistan. « Aujourd’hui, les talibans contrôlent ou sont en mesure de contester environ 50% du territoire ». Sans la présence des forces américaines, estime le chercheur, « on voit mal comment le processus de paix interafghan, déjà dans l’impasse, pourrait aboutir », et s’il aboutit, « on voit mal comment un éventuel partage du pouvoir pourrait être défavorable aux talibans, puisque le gouvernement a maintenant très peu de moyens de levier sans la présence des forces américaines ». Que le régime soit maintenu ou que les talibans s’emparent du pouvoir, Romain Malejacq prévoit donc une « radicalisation », aux dépends d’une classe moyenne plus occidentalisée, plus libérale que dans les campagnes, qui s’est développée dans les grandes villes.

Mais en cas d’échec du processus de paix, il ne voit pas forcément une victoire des talibans. Car l’armée, si elle est toujours soutenue par la communauté internationale, « pourrait être toujours en mesure de tenir les grandes villes, en tout cas un certain temps ». Avec une possible fragmentation du territoire, « entre les villes qui seraient tenues par le gouvernement, les zones contrôlées par les talibans, les territoires sous autorités de commandants ou autres chefs de guerre. On pourrait se retrouver dans une situation un peu similaire à ce qu’a connu l’Afghanistan dans les années 90 ».

Jean-Charles Jauffret, professeur émérite d’histoire contemporaine à Sciences-Po Aix, est lui plus radical : il ne donne que « quelques semaines maximum à ce gouvernement » après le départ des forces alliées. Le chercheur rappelle que lorsque les Soviétiques avaient quitté le pays en 1989, ils « avaient laissé une armée (afghane), l’équivalent de 100 000 hommes, bien entraînés, et qui étaient sûre d’avoir une protection. »Ce qui a d’ailleurs été le cas en 1990, rappelle le chercheur, « lorsque les Soviétiques ont déployés une protection aérienne et des missiles sol-sol, quand les moudjahidines (dont les talibans faisaient partie) ont essayé d’attaquer sur l’est pour marcher sur Kaboul : ils ont été stoppés ». Au contraire, dans l’accord de Doha conclu l’an dernier entre talibans et Américains, Jean-Charles Jauffret ne voit pour l’instant « que des promesses très vagues », et en conclut que « le gouvernement de Kaboul n’est pas couvert comme l’a été celui de Najibullah au départ des Soviétiques ». 

D’autres forces

Les puissances régionales sont impliquées en Afghanistan, « depuis toujours », souligne Romain Malejacq, mais il est effectivement probable qu’il y ait un « appel d’air » lorsque les Américains vont partir. Ces pays s’impliquent déjà « de manière de plus en plus active et de plus en plus affichées dans le conflit afghan ». D’abord le Pakistan, « qui n’a jamais cessé de jouer un double jeu », alliés avec les Américains mais accueillant les talibans sur son territoire – l’idée ayant toujours d’été, rappelle le chercheur, d’avoir un régime allié dans son opposition à l’Inde « pour ne pas être pris en étau, avec l’Inde au sud et l’Afghanistan au nord ». L’Inde à l’inverse soutient le régime « et toutes les factions qui voudront bien se battre contre les talibans », rappelle Adam Baczko, qui comme Romain Malejacq voit trois autres pays jouer un rôle important en Afghanistan : l’Iran et la Russie, « qui d’abord ont beaucoup soutenu le gouvernement, et qui face à la montée de l’Etat islamique ont considéré que les talibans étaient le meilleur rempart contre l’Etat islamique plutôt que le régime - et ils se sont mis à armer, à soutenir, voire parfois à financer les talibans ». Dernier pays enfin : la Chine qui, explique Adam Baczko, a une position « attentiste » : elle discute avec les talibans autant qu’avec le régime, ne prend pas parti, et sera assure-t-il « le grand vainqueur de cette guerre, économiquement, et récupérera les contrats – que ce soit le régime qui gagne ou les talibans ». Pékin est intéressée par les ressources naturelles de l’Afghanistan, et elle vaut aussi « éviter à tout prix que l’Afghanistan puisse être une base opérationnelle pour des mouvements armée ouïghours ».

Une menace terroriste ?

De leur côté, les États-Unis ont dépensé 2 000 milliards de dollars et perdu 2 500 soldats, mais ils quittent le pays sans avoir gagné la guerre contre les talibans. La menace terroriste contre les Américains va-t-elle pour autant augmenter ? « Il y a aujourd’hui des milliers de combattants d’al-Qaïda en Afghanistan, des camps d’entrainement d’al-Qaïda, l’État islamique qui s’est implanté dans une partie du pays » estime Adam Baczko. « Si on fait le constat des buts de guerre que s’est donné Washington, ils ont bien éliminé Ben Laden, mais ils ont démultiplié la présence de jihadistes internationaux sur le territoire afghan ». Après, estime le chercheur, difficile de savoir ce que feraient les talibans s’ils avaient le pouvoir, ce qui est sûr c’est que « tant qu’ils ne l’ont pas, al-Qaïda est un allié qui pour eux est utile, et par ailleurs qui peut profiter aisément du chaos que provoque la continuation des combats ».

De son côté, Romain Malejacq estime que « la présence d’al-Qaïda est aujourd’hui très faible en Afghanistan », d’autant que si « les liens avaient été renforcés du fait de l’intervention américaine, aujourd’hui les talibans ne dépendent plus du tout d’al-Qaïda ». Pour ce qui est de l’État islamique, il est en conflit ouvert avec les talibans, « donc de ce côté-là ce n’est pas forcément un problème ». Et puis de toute façon al-Qaïda opère depuis d’autres pays que l’Afghanistan. « La meilleure solution » pour Washington, estime Romain Malejacq, « c’est de coopérer avec un régime, qu’il soit en partie taliban ou non. Les Américains pourraient très bien travailler de concert dans la lutte antiterroriste avec un régime qui intégrerait les talibans… » De fait, l’an dernier, l’accord de Doha sur le retrait américain a montré que les États-Unis pouvaient discuter et s’entendre avec les talibans.

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