Grand reportage

L'allée du cancer en Louisiane: les Afro-Américains victimes de l'industrie

Audio 19:30
Usine.
Usine. © Anne Corpet/RFI

Plus de cent quarante usines pétrochimiques sont installées depuis plusieurs décennies le long du Mississipi, entre Bâton-Rouge et la Nouvelle-Orléans, au sud de la Louisiane. Surnommé « l’allée du cancer », ce corridor industriel dégage des émissions toxiques dans une zone essentiellement peuplée d’Afro-Américains. Les Nations unies se sont inquiétées, début mars, de l’implantation annoncée de plusieurs nouvelles usines dans cette atmosphère déjà extrêmement polluée, et ont dénoncé une forme de « racisme environnemental ».

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De notre envoyée spéciale permanente aux États-Unis, Anne Corpet

Le président américain Joe Biden a, lui aussi, évoqué « l’allée du cancer » à plusieurs reprises, et annoncé sa volonté de lutter contre les injustices environnementales. Sur place, la population, impuissante depuis près d’un demi-siècle face au poids d’une industrie largement soutenue par les autorités locales, oscille entre rage et désespoir.

« Formosa est une condamnation à mort ! » La pancarte est plantée devant la maison de Sharon Lavigne, située le long de la route, face à la digue qui protège les habitations des humeurs du Mississipi.  À 68 ans, cette habitante de St James tente de mobiliser son entourage pour empêcher l’arrivée d’une usine de fabrication de plastique sur sa commune, où sont déjà installés une dizaine d’établissements industriels. « Formosa a acheté plus de mille hectares de terres et prévoit la construction de quatorze unités dans un gros complexe. On ne peut déjà plus respirer et ils vont tripler les émissions toxiques dans le district », dit l’enseignante à la retraite. Sharon Lavigne désigne Burden Lane, à quelques encablures de son domicile : un lotissement pauvre, cerné des deux côtés par des usines. « Mon amie Géraldine vivait ici. Elle est morte. La femme qui vit dans ce préfabriqué a le cancer. Sa fille aussi. La dame dans la maison, là-bas, a eu les deux jambes amputées. Croyez-moi, personne n’est en bonne santé ici », lâche-t-elle.

« Le couloir de la mort »

Sharon Lavigne a toujours habité St James et garde le souvenir d’une enfance heureuse, en pleine nature. « Quand j’ai grandi ici, il y avait des champs à perte de vue autour du fleuve. L’air était pur, l’eau était propre, les sols étaient fertiles, et nous n’étions jamais malades », se souvient-elle. La première usine s’est implantée à St James au cours des années soixante, sur les terres d’une vaste plantation de canne à sucre. « Les gens trouvaient cela formidable. Tout le monde était enthousiaste, se remémore Sharon Lavigne. Pour tous, l’industrialisation était signe de progrès, de richesse. » Mais la sexagénaire vibre soudain de colère : « Les usines se sont multipliées, mais très peu de Noirs ont été embauchés. Et pendant des années, nous avons bu de l’eau sale, polluée par des produits aussi dangereux que le benzène. Les gens ont commencé à tomber malade, et il a fallu des décennies pour que nous comprenions que cela était lié à la présence de ces industries. Si je n’avais pas été aussi ignorante, croyez-moi, je me serais battue plus tôt ! »C’est à l’issue d’une réunion publique sur l’arrivée de Formosa en 2018, et après avoir été prier à l’église, que Sharon, une catholique fervente, s’est engagée dans la lutte contre l’implantation de l’usine dans son district. « Je suis devenue une activiste avant même de savoir ce que cela voulait dire. Mon association, Rise St James, est née dans ma cuisine, avec quelques paroissiens réunis autour d’une platée de gombo crevettes », sourit-elle. Et la mine grave, elle ajoute :« Les gens surnomment notre région l’allée du cancer. Mais moi, je l’appelle le couloir de la mort. Parce que vivre ici nous condamne à une mort prématurée certaine. »

Darryl Malek Wiley.
Darryl Malek Wiley. © Anne Corpet/RFI

Un risque de cancer cinquante fois supérieur à la moyenne nationale

L’appellation « allée du cancer » a été inventée il y a près de quarante ans par Darryl Malek Wiley, un militant écologiste de l’association Sierra Club à la Nouvelle-Orléans qui militait à l’époque aux côtés des syndicalistes de l’usine BASF. Il enrage de voir que, depuis, les syndicats ont disparu dans la quasi-totalité des industries pétrochimiques qui bordent le Mississipi, et que rien ou presque n’a été fait pour endiguer une pollution affolante. Avec le recul, lui aussi trouve trop restrictif le terme qu’il était fier d’avoir trouvé dans les années quatre-vingt. « Les communautés qui vivent le long du fleuve entre la Nouvelle-Orléans et Bâton-Rouge sont exposées à vingt produits chimiques différents dans l'air, quinze dans l'eau, et d’autres sont incrustés dans le sol. Les gens souffrent de cancers, de maladies respiratoires, de diabète. Certains de ces produits chimiques traversent le placenta et provoquent des malformations congénitales ou des fausses couches. Il y a toute une série d'effets désastreux sur la santé autres que le cancer, causés par ces usines pétrochimiques », explique-t-il avant de trancher : « Parler de vallée de la mort est plus approprié. » 

L’usine japonaise Denka à St John, la dernière qui fabrique du néoprène aux États-Unis – matière des combinaisons de plongée sous-marine – est celle qui inquiète le plus les experts, du fait de ses émissions d’oxyde d’éthylène et de chloroprène. Selon l’agence fédérale de protection de l’environnement, dans la zone proche de l’usine, les résidents sont confrontés à un risque de cancer cinquante fois supérieur à la moyenne nationale.La pollution qui émane du site est ancienne : avant que les Japonais de Denka s’installent, en 2015, c’était l’entreprise Dupont qui occupait les lieux. Leslie Checksnighter, une riveraine, attribue à cette enseigne le décès de ses parents. « Ils ont construit leur maison ici un an avant l’ouverture de l’usine Dupont, en 1964. Mon père est mort d’un cancer des poumons il y a quinze ans. Ma mère a eu le cancer trois fois. Mon père cultivait son jardin, il avait des arbres fruitiers. Dupont a tué tout cela. On ne pouvait même plus planter de mauvaises herbes. Dupont relâchait des polluants entre deux et cinq heures du matin. L’odeur était omniprésente et tout virait au noir, nos arbres fruitiers sont devenus noirs, témoigne-t-elle. Aujourd’hui, avec Denka, les choses se sont améliorées. La pollution est toujours là, mais on l’oublie plus facilement : l’odeur n’est plus aussi atroce qu’auparavant. » Willy Me ne veut pas dire son âge, mais rentre chez elle à tout petits pas. Elle vit sur la 31e rue, celle qui longe les grillages de l’usine Denka. « Mon fils travaillait dans cette usine et il est mort il y a cinq ans. Il avait quarante-cinq ans, et avait toujours été en bonne santé. Pour moi, c’est l’usine qui l’a tué, c’est tout ce que je peux vous dire », lâche-t-elle avant de refermer sa porte. Un groupe de corneilles survole les modestes maisons. « Dans le temps, il y avait des rossignols, mais ils ont disparu, tout comme les papillons », remarque un voisin assis sous son porche.

Capteur d'air,  École élémentaire St John.
Capteur d'air, École élémentaire St John. © Anne Corpet/RFI

Un dérivé du chlore à un niveau plus de trois cents fois supérieur aux normes

À plus d’une centaine de kilomètres à l’ouest du fleuve, à New Iberia, Wilma Subra, chimiste, analyse depuis des décennies les émissions de produits toxiques du couloir industriel. Elle a fondé son propre laboratoire, afin de transmettre directement aux habitants les résultats de ses découvertes, sans avoir à batailler contre une hiérarchie récalcitrante. Des piles de documents encombrent son canapé, ses étagères et le sol de son bureau. « Selon l’évaluation nationale de la toxicité dans l’air, le chloroprène est probablement cancérigène, et le seuil à risque dans l'air ambiant a été fixé par les autorités fédérales à 0,2 microgramme par mètre cube », entame-t-elle avant d’extirper une carte des environs de St John de l’un de ses dossiers. « Tout ce secteur dépasse largement le seuil requis. Ces prélèvements ont été effectués en 2017 par l’EPA, l’Agence fédérale de protection de l’environnement. Près de l’école élémentaire de St John, le niveau de chloroprène dans l’air atteint presque 50 microgrammes par mètre cube. Et si vous vivez près de la voie ferrée, le niveau atteint 67,4, soit  337 fois plus que le seuil à ne pas dépasser. Personne ne devrait être ainsi exposé ! », s’indigne-t-elle. Après la sortie des premiers prélèvements effectués par l’EPA en 2015, l’entreprise incriminée a promis une baisse de 85% de ses émissions, mais aucun contrôle fiable n’a été réalisé par les autorités, et les toxiques dans l’air restent de toute façon bien au-delà des normes. Denka a également tenté d’obtenir – sans succès – la modification du seuil de 0,2 microgramme par mètre cube. « C’est comme si un médecin vous demandait d’arrêter de fumer et que vous tentiez de négocier vos quinze cigarettes par jour »,s’exclame Wilma Subra, avant de reconnaître dépitée :« Vous pouvez aller faire des prélèvements tous les six mois, délivrer des sommations, ils feront toujours appel en justice. Les recours peuvent prendre des années et, pendant ce temps, la population vit toujours là, vraiment très exposée ». Et la chimiste de conclure : « La population de St John a eu le taux de mortalité dû au coronavirus le plus élevé des États-Unis. Cela est évidemment lié à leur état de santé dégradé, résultat des émissions toxiques auxquelles ces gens ont été exposés toute leur vie. »

Wilma Subra.
Wilma Subra. © Anne Corpet/RFI

Les descendants des esclaves : une population invisible

Sur plus de cent kilomètres le long du Mississipi, entre la Nouvelle-Orléans et Bâton-Rouge, les usines se succèdent sans discontinuer. Seul un petit bois ou quelques maisons regroupées séparent parfois les gigantesques structures d’acier, les immenses réservoirs de pétrole brut, ou les étendues de bâtiments rougis par les poussières de bauxite. C’est la présence du fleuve, voie d’accès royale au golfe du Mexique, et la présence de matières premières – le sel, le pétrole brut, le gaz naturel – qui ont attiré les industries. Mais aussi la possibilité de racheter les immenses terrains des anciennes plantations de canne à sucre, qui occupaient autrefois les rives du Mississipi. « Après la guerre civile, la plupart des esclaves exploités dans ces plantations ont été libérés, mais beaucoup d’entre eux sont restés dans la région. Ils se sont installés sur des petits lopins en bordure des terres où ils avaient été asservis. Les familles de planteurs ont vendu leurs propriétés aux raffineries et aux industries chimiques, et personne ne s’est soucié du sort de ces populations, de ces “communautés des clôtures’’, surnommées ainsi parce qu’elles jouxtaient les grilles des propriétés », relate Craig Colten, professeur de géographie à l’université de Bâton-Rouge, auteur de recherches sur l’industrialisation de la Louisiane. Et il assène : « Toute la littérature spécialisée du début du XXIe siècle précise que les industries doivent éviter les zones peuplées pour choisir leur site d’implantation, pour éviter les procès, et ne pas exposer les gens aux odeurs ou au risque d’explosion. Mais ces conseils ont été complètement ignorés au sud de la Louisiane. Comme il s’agissait majoritairement de Noirs, ces gens étaient tout simplement invisibles. »

Joe Bonner.
Joe Bonner. © Anne Corpet/RFI

Joe Bonner descend d’une famille noire implantée le long du Mississipi au XVIIIe siècle. Elle tient un petit café le long de la route, dans une jolie maison rose située juste devant la digue qui isole le fleuve. « La région est importante sur le plan historique pour les Afro-Américains. Nous, les descendants des plantations, nous essayons de préserver notre héritage, de le protéger. Mais les industries n’hésitent pas à acheter des terres sacrées : plusieurs tombes d’esclaves sont désormais inaccessibles, isolées sur des zones de production ceintes de barbelés. »Et la jeune femmeajoute :« Certains parlent de réparation pour les descendants d’esclaves, pour tout ce travail qui n’a jamais été payé. Est-ce que cela ne serait pas juste de s’assurer que nous puissions au moins vivre en bonne santé ? Cessez de nous empoisonner, laissez-nous juste survivre, avoir de l’air pur ! » Sharon Lavigne, elle, l’assure : seuls les propriétaires blancs se voient proposer des offres de rachat pour leurs propriétés, de la part des industries. « Nous, les Afro-Américains, nous sommes ignorés. Ils ne nous emploient pas, ne nous proposent pas de jolies sommes pour nous permettre de déménager. Ils attendent simplement de nous voir mourir », dénonce l’enseignante à la retraite. 

Blâmer les victimes

« La justice environnementale sera au cœur de notre politique », a assuré Joe Biden le 27 janvier, en signant un décret présidentiel sur le climat. « Les communautés les plus touchées sont des communautés de couleur, comme celle de l’allée du cancer, en Louisiane », a précisé le président américain. De quoi donner de l’espoir aux habitants du corridor pétrochimique. Mais les quelques mots de l’hôte de la Maison Blanche ont immédiatement entraîné une riposte du sénateur républicain de Louisiane, qui a dénoncé « une gifle » contre son État. « En Louisiane, nous avons un plus fort taux de cancer que dans d’autres États »,a reconnu Bill Cassidy avant de pondérer : « Nous avons plus de fumeurs de cigarettes, d’obèses, de certaines infections virales et d’autres facteurs qui accroissent le cancer dans notre État ». Dans la foulée, l’association chimique de Louisiane, un lobby de l’industrie, a sorti un spot publicitaire dans lequel elle se présente comme soucieuse de l’environnement. « À chaque fois que quelqu’un évoque le terme ‘‘allée du cancer’’ au niveau national, c’est le même refrain, on blâme les victimes », se désole Vickie Boothe, une épidémiologiste installée à la Nouvelle-Orléans pour sa retraite. L’industrie et le sénateur républicain peuvent affirmer ce qu’ils veulent : si les hauts risques de cancer sont incontestables et ont été établis par une agence fédérale dans le corridor pétrochimique, il n’y a pas de données précises sur l’état de santé réel des habitants. « Il n'y a jamais eu d'étude épidémiologique de haute qualité qui ait examiné le large éventail de conséquences sur la santé auxquelles on pourrait s'attendre, vu les produits toxiques et les particules répandus dans l'air. Le registre du cancer de Louisiane dilue les cas recensés dans le couloir pétrochimique parmi ceux d’une zone beaucoup plus large, ce qui fausse les données », déplore Vicky Boothe. Et la retraitée, décidée à pallier ce manque d’informations en tentant d’effectuer elle-même une étude, explique : « L’industrie pétrochimique exerce des pressions décisives. Les universités dépendent de ses financements et de ses emplois pour garantir l’avenir de leurs étudiants. Résultat, aucune ne dispose de département épidémiologique digne de ce nom. Et les autorités de l’État sont acquises à la cause de l’industrie : le directeur du département de la santé de Louisiane a traité les habitants de St John de menteurs et de marchands de peur lors d'une réunion publique. 

Sharon Lavigne.
Sharon Lavigne. © Anne Corpet/RFI

« L’allée du cancer est une décision politique »

« L'allée du cancer est une décision politique, assène Wilma Subra, chimiste qui étudie les émissions toxiques du couloir pétrochimique depuis des décennies. Les usines sont venues parce que nous avons des ressources naturelles, mais aussi parce que les politiciens les ont invitées ou encouragées à s'installer ici. L’État les aide financièrement à construire leurs infrastructures, leur offre des avantages fiscaux. Ces usines ont été accueillies à bras ouverts pour empoisonner la communauté. » Le département de la qualité environnementale de Louisiane, organisme de l’État chargé de veiller au respect des normes édictées au niveau fédéral, est sous-financé et ne prend pas toujours la peine de vérifier que les industriels se conforment aux permis de polluer qu’ils ont obtenus auprès des autorités locales. « Dans cet État, il y une mentalité politique selon laquelle tout ce qui nuit à l'industrie nuit à la population. Et selon laquelle les garde-fous de santé publique coûtent trop cher », déplore Andrew Jacoby, avocat, spécialiste de l’environnement à la Nouvelle-Orléans. « Nous allons régulièrement au Parlement pour tenter de changer les lois ou proposer des résolutions qui semblent raisonnables, mais la législature nous dit toujours non et assure que cela coûtera cher en termes d’emplois. Mais quand l’industrie fait des suggestions, même les plus grotesques sont acceptées. C’est comme s’ils avaient un gros tampon vert qui dit oui à l’industrie, et un gros tampon rouge qui dit non aux communautés »,s’agace le jeune avocat avant de regretter :« Résultat, les gens perdent le goût de se battre, parce qu’ils ont l’impression que leurs intérêts ne seront jamais protégés. » De fait, dans la 31e rue de St John qui borde l’usine Denka, la majorité des riverains se sentent impuissants. « J’ai peur, je sais qu’ils nous empoisonnent, mais qu’est-ce que je peux faire ? Je n’ai pas les moyens de déménager et ils ne m’ont jamais offert de racheter mon terrain. Je ne peux pas me battre contre ces gens avec mes quelques milliers de dollars  : ils en ont des milliards ! », soupire Carl Selders. À ses côtés, deux voisins opinent du chef. « Ils nous tuent sans contrepartie, c’est ainsi », ajoute Carl, fataliste. 

Sharon Lavigne, elle, est néanmoins décidée à lutter de toutes ses forces pour empêcher l’implantation de nouvelles usines à proximité de sa paroisse. « Je ne me bats pas que pour moi, mais pour toute la communauté. Je ne veux pas laisser mes voisins mourir sans me battre. Si on perd, on aura au moins essayé. Mais on ne va pas se coucher et les laisser prendre nos terres. Non, ça ne se passera pas comme ça », lance la sexagénaire avec énergie. Sharon Lavigne est d’ailleurs convaincue que Joe Biden viendra bientôt rendre visite aux habitants de l’allée du cancer. Elle prévoit de lui chanter l’hymne de son association, écrit après qu’un juge fédéral a retoqué le premier permis de construire de Formosa. Un chant de victoire, inspiré des cantiques qu’elle entonne chaque semaine à l’église. Même si Formosa est loin d’avoir déposé les armes.

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