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Hans De Marie Heungoup: en Centrafrique, «les rebelles veulent semer le doute et asphyxier économiquement Bangui»

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Des patrouilles mixtes entre les FSI (forces de sécurité intérieure) et la Minusca ont lieu dans le quartier PK5 à Bangui après les heurts de fin décembre.(Image d'illustration)
Des patrouilles mixtes entre les FSI (forces de sécurité intérieure) et la Minusca ont lieu dans le quartier PK5 à Bangui après les heurts de fin décembre.(Image d'illustration) © RFI/Charlotte Cosset

Bangui est sous couvre-feu de 18H à 5H du matin. La capitale centrafricaine a subi lundi des attaques des rebelles de la CPC, une première depuis que cette coalition s’est formée en décembre dernier. La CPC est parvenue jusqu’aux portes de Bangui malgré la présence, aux côtés des forces armées centrafricaines, de la mission des Nations-Unies la Minusca, des Russes et des Rwandais. Le calme est certes revenu hier jeudi mais comment interpréter ces attaques, pourquoi ont-elles lieu en ce moment ? Que cherchent les rebelles ? L’analyse de Hans De Marie Heungoup, chercheur sur l'Afrique centrale, spécialiste de la Centrafrique, à International Crisis Group.

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RFI : Est-ce que ces attaques sur Bangui, la capitale, vous ont surpris ?

Hans de Marie Heungoup : Oui, il y a un effet de surprise pour le chercheur que je suis, dans la mesure où, si l’on s’en tient au discours officiel du gouvernement centrafricain et de la Minusca, le plan de sécurisation du territoire ne permettait pas que les rebelles puissent se retrouver aux portes de Bangui. Mais en même temps, les rebelles ont fait montre d’un ensemble de tactiques innovantes. Par exemple, en utilisant des routes secondaires ou des couloirs de transhumance habituels, pour échapper à la surveillance des forces gouvernementales et des forces onusiennes, qui soutiennent le gouvernement centrafricain.

Ce ne sont donc pas des colonnes de pick-up qui descendent sur des axes, comme on l’a vu dans le passé, mais des hommes à moto, qui contournent les positions des Faca. Pourquoi ? Faute de moyens, faute d’armements lourds ?

Probablement, faute de moyens et d’armements lourds, mais parce qu’ils ont probablement fait une analyse, également, du rapport de force. Ils sont conscients que, face à la présence de 12 000 casques bleus, équipés de blindés, d’hélicoptères, la présence de centaines de soldats russes et plus d’un millier de soldats rwandais, en plus des Faca, ils ne pouvaient pas aller dans le combat frontal. Ils risqueraient de souffrir une défaite, du fait de cette asymétrie de forces.

Ils sont capables, en tout cas, de mener des attaques coordonnées sur plusieurs axes…

Tout à fait. Et cela ne traduit pas nécessairement un niveau de coordination très élevé. Il semblerait plutôt que, même si l’attaque de Bangui s’est déroulée de façon coordonnée, au sein même de cette coalition, des problèmes de commandement, chaîne de commandement et problèmes de logistique commencent à voir le jour.

Comment interprétez-vous ces attaques ?

Soit, il pourrait s’agir d’attaques dans une tactique visant davantage à couper la capitale du reste du pays, à asphyxier économiquement la capitale, de manière à démontrer aux yeux de la Communauté régionale et internationale que le président actuel n’est que le président de Bangui et donc le forcer à la table du dialogue. Mais peut-être aussi que la coalition rebelle, comme elle le prétend, voudrait réellement s’emparer du pouvoir et userait alors, à ce moment, d’une technique de guerre d’usure, visant à mener une campagne asymétrique aux portes mêmes de la capitale et à installer le découragement et le doute, tant à l’intérieur des forces armées centrafricaines, que parmi les forces bilatérales russes et rwandaises, qui soutiennent le gouvernement centrafricain. Par ailleurs, l’offensive rebelle récente sur Bangui pourrait aussi s’expliquer par une volonté de marquer les esprits, ou de jouer avec la psychologie des juges de la Cour constitutionnelle, alors que cette institution est appelée à proclamer les résultats définitifs des élections dans les prochains jours et à décider de l’annulation, ou non, de l’élection présidentielle. Il me semble que nous devrions attendre, pour savoir si, là, les rebelles ont démontré leur capacité ultime ou s’il ne s’agissait que de répétitions, en vue d’attaques de plus grande envergure, dans les jours ou semaines à venir.

Et du côté des forces progouvernementales, quel est l’état de la coopération sur le terrain, entre la Minusca et les forces étrangères, notamment russes et rwandaises ?

La question que vous posez est épineuse, parce qu’effectivement, c’est l’une des rares fois dans l’histoire des missions de paix, au monde, où l’on voit une force des Nations unies combattre côte à côte avec des forces bilatérales étrangères, mais aussi des forces beaucoup plus privées, comme par exemple des forces de la société Wagner, appartenant à la Russie. Ces relations sont des relations de coexistence, pour le moment. Il se trouve des configurations où la Minusca est obligée de combattre côte à côte avec ces différentes forces et donc d’organiser une forme de coopération dans le « command and control » entre ces différentes forces et la Minusca. Et d’autres, où la Minusca s’est montrée réticente à combattre côte à côte avec les forces en question. Je pense, par exemple, à certaines localités dans l’arrière-pays, comme, par exemple, Mbaïki, Boali et Damara.

Il est question d’un renfort sous-régional. Or, on a beaucoup dit que le président Touadéra était isolé sur cette scène sous-régionale.

Cette force, il ne sera pas facile qu’elle soit mise en œuvre. Parce que, d’un, certains pays de la sous-région -sans les nommer-, ont une attitude pas toujours favorable vis-à-vis du président en place. Il n’est pas certain que les contingents venant de ces pays puissent être acceptés facilement à Bangui. Et enfin, parce qu’au plan politique, la sous-région elle-même est divisée sur la manière dont elle appréhende le problème centrafricain. On sait, par exemple, que le Congo Brazzaville soutient un dialogue inclusif, mais sous contrôle de la CEEAC. Le président Touadéra, lui, semble opposé à cette forme de tutelle sous-régionale, dans le cadre d’un dialogue, qui, à son regard, devrait être entre Centrafricains.

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