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Élections en RCA: «il y a eu une très grande passivité des acteurs internationaux»

Audio 15:40
Le Premier ministre Firmin Ngrebada, à Boali à la rencontre des troupes du gouvernement qui font face aux rebelles, le dimanche 10 janvier 2021.
Le Premier ministre Firmin Ngrebada, à Boali à la rencontre des troupes du gouvernement qui font face aux rebelles, le dimanche 10 janvier 2021. © RFI/Charlotte Cosset

En Centrafrique, un mois, jour pour jour, après les élections présidentielle et législatives, qui ont été perturbées par des violences suscitées par la Coalition des patriotes pour le changement, le pays semble de nouveau avoir été rattrapé par ses vieux démons et se trouve aujourd'hui dans une impasse. C'est en tout cas l'analyse du chercheur et spécialiste de la Centrafrique, Roland Marchal, qui explique qu'aucune force en présence n'est en mesure de gagner militairement.

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RFI : L’opposition centrafricaine ne reconnaît toujours pas de légitimité à Faustin-Archange Touadéra de diriger le pays alors qu’il a été déclaré vainqueur des élections du 27 décembre. Elle pointe notamment le taux de participation, ainsi que les violences qui ont perturbé son déroulement.

Roland Marchal : Le problème est d’abord que vous avez d’abord eu des élections qui se sont tenues dans des circonstances extrêmement difficiles alors que les Nations unies, la Minusca, avaient promis un plan de sécurisation qui a complètement échoué et, comme toujours, quand on échoue, on fait de la surenchère plutôt que de répondre aux questions de base : pourquoi on a échoué ? Pourquoi on n’a pas pu voir les problèmes qui se sont posés les derniers jours avant et pendant l’élection ? Plus de la moitié du corps électoral n’a pas été capable de voter ce jour-là, pas parce qu’il ne voulait pas, mais parce qu’il ne pouvait pas. Donc, cela pose évidemment au-delà du pourcentage de vote qu’a recueilli le président [Faustin-Archange] Touadéra une énorme question sur sa légitimité.

Mais il y a la mission de l’ONU en Centrafrique (Monusco), la communauté internationale qui jouent un rôle central en Centrafrique. Est-ce que leur soutien total du coup n’assure pas une légitimité à Faustin-Archange Touadéra ?

La légitimité est donnée par la population. Elle n’est pas donnée par la communauté internationale. Je crois que la communauté internationale est prise dans son mode de pensée. Elle pense que c’est soit Touadéra, soit le vide absolu, et comme personne ne veut se retrouver face au vide, on soutient Touadéra. Mais si vous regardez concrètement, vous voyez qu’il y a des différences très fortes. Il y a évidemment des gens et des institutions qui se situent très clairement du côté du président Touadéra, j’ai parlé de Mankeur Ndiaye, on parlerait évidemment de l’ambassadeur du Russie. Je crois qu’il faut aussi mentionner la représentante de l’Union européenne. Mais si vous regardez la position américaine, elle est beaucoup plus critique et de la même façon, les représentants de la CEEAC [Communauté économique des États de l'Afrique centrale] sont également beaucoup plus réservés. D’ailleurs, ils ont appelé immédiatement à la reprise d’un dialogue nécessaire dont ne veut pas le président centrafricain et surtout pas son Premier ministre.

Est-ce que ce n’est pas gênant pour la Minusca de se retrouver à combattre notamment aux côtés notamment des paramilitaires russes ?

Il y a déjà une inquiétude des pays contributeurs de troupes que les Nations unies ne peuvent pas écarter, parce qu’il est très difficile de trouver des troupes pour l’opération en Centrafrique. La deuxième chose, c’est que d’un point de vue purement technique, le fait est que les forces des Nations unies interviennent avec des règles d’engagement, c’est-à-dire quand ont-ils le droit d’ouvrir le feu, sur qui, dans quelles conditions... qui sont extrêmement strictes, extrêmement codifiées, peut-être trop, certains le pensent. Évidemment, ces règles n’ont rien à voir avec (celles) des troupes en l’occurrence ici russes et rwandaises qui interviennent au nom d’accords bilatéraux entre le gouvernement centrafricain et leurs gouvernements nationaux qui, eux, sont déliés de toutes ces règles-là. Donc, on le voit et on entend des rumeurs de dommages collatéraux significatifs. Ce qui est sûr, c’est que du point de vue des Nations unies, même si on a eu une coordination militaire (avec ces forces russes et rwandaises) dans les premiers jours, il est sûr que ce type de comportement, ce type d’alliance va poser de plus en plus de problèmes et risque également de soulever des questions sur la durée possible de la Minusca puisque, encore une fois, au siège et chez les pays contributeurs de troupes, ce type de comportement est jugé absolument inacceptable.

Lorsque la Coalition des patriotes pour le changement (CPC) lance son attaque il y a un peu plus d’un mois, son objectif semble être de rééditer l’attaque des ex-Seleka sur Bangui en 2013 lorsqu’ils ont fait tomber François Bozizé. Cette fois, cette coalition a été stoppée nette par les Forces armées centrafricaines (Faca) et tous leurs alliés. Peut-on dire que le rapport de force est en train de s’inverser en Centrafrique ?

Si vous voulez, non. Il s’est inversé à Bangui, comme vous le rappelez très justement. Mais le problème qui se pose, c’est le même problème que Sangaris [opération militaire de l'armée française en Centrafrique de 2013 à 2016] a eu à affronter, que Sangaris a échoué à résoudre, et les autres interventions des pays de la région, la Micopax [Mission de consolidation de la paix en Centrafrique], la Fomac [Force multinationale de l'Afrique centrale], etc., avant. C’est-à-dire que vous êtes face à des mouvements armés qui évidemment dans une bataille frontale peuvent être battus relativement facilement, très facilement même. Par contre, ces groupes armés font des actions de guérilla, voire de guérilla urbaine, attaquent, perdent des gens et quelquefois peut-être même beaucoup de leurs combattants. Les forces russes et rwandaises ont certainement la capacité de reprendre n’importe quelle ville du pays aux rebelles, mais ont-ils la capacité de durer et de garder ces villes très longtemps ? Faut-il se rappeler de toutes ces villes dont les Nations unies annonçaient (qu’elles étaient des villes sans armes, comme Bambari, et qui ont été (ensuite) reprises par un mouvement rebelle très facilement au mois de décembre ?

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