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Bilguissa Diallo (Opération Mar Verde): «L’idée c’était de masquer le coup de force contre Sékou Touré»

Audio 04:45
Ahmed Sekou Touré (centre), nouveau président de Guinée, et Keïta Fodéba (2ème gauche), en réunion, le 11 février 1959.
Ahmed Sekou Touré (centre), nouveau président de Guinée, et Keïta Fodéba (2ème gauche), en réunion, le 11 février 1959. AFP

C'est l'un des épisodes méconnus de l'histoire contemporaine de l'Afrique de l'Ouest. Le 22 novembre 1970, il y a 50 ans, la capitale guinéenne Conakry était attaquée par des combattants portugais et des opposants guinéens. L'opération a été appelée Mar Verde par Lisbonne, tandis qu'à Conakry elle est connue sous le nom « d'agression portugaise ». Elle avait été décrite par l'ancienne journaliste Bilguissa Diallo dans un ouvrage publié en 2014 aux éditions L'Harmattan. Le texte vient d'être réédité, enrichi de documents supplémentaires qui ouvrent de nouvelles pistes sur les origines de l'opération. Bilguissa Diallo est notre invitée, elle répond aux questions de Laurent Correau.

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Rfi : Pour ceux qui ne connaitraient pas cette histoire, que s’est-il passé le 22novembre 1970 à Conakry ?

Bilguissa Diallo : Cette nuit-là - c’était une nuit du samedi au dimanche - six bateaux ont accosté à proximité du port de Conakry. Dans ces six bateaux, il y avait quelques centaines d’hommes - à peu près 250 à 300 - qui ont attaqué des points stratégiques de la capitale guinéenne. Ces hommes, qui étaient-ils ? Une partie étaient des dissidents guinéens, l’autre partie c’était des militaires portugais et afro-portugais. À l’époque, le Portugal était en guerre contre la rébellion du PAIGC et la tête du PAIGC était abritée à Conakry.

Et donc les Portugais encadrent cette opération, qui s’appelle « Mar Verde », qui consiste à la fois à essayer de libérer des prisonniers, essayer de faire tomber Sékou Touré et essayer de décapiter le PAIGC…

Exactement. En fait, c’est la conjugaison de deux intérêts. L’idée était de masquer ce coup de force avec l’appui de dissidents guinéens qui, eux, venaient pour renverser la dictature de Sékou Touré.

Ces Guinéens qui participaient à l’attaque sont en fait les membres d’un groupe d’opposition qui est basé dans la diaspora guinéenne, le FLNG. Et c’est là que vous entrez en scène, puisque vous avez des liens familiaux avec ce FLNG…

Parmi ces dissidents, il y a un personnage qui est mon père, le commandant Thierno Ibrahima Diallo. Il fait partie des cadres dirigeants du FLNG, au niveau militaire de son côté. Le FLNG est un parti qui est composé de cadres de la diaspora guinéenne abrités majoritairement à Dakar, également à Abidjan, certains d’entre eux à Paris... Ils s’organisent à partir des pays limitrophes.

Vous avez donc exploité des archives, notamment celles qui ont été laissées par votre père. Et ces archives montrent bien que, contrairement à ce qu’a dit la propagande à l’époque et contrairement à ce que continuent à prétendre certains, les Guinéens qui ont attaqué Conakry en novembre 1970, n’étaient, ni des mercenaires, ni des traîtres, mais bien des opposants ?

Ils n’étaient pas des mercenaires. C’était vraiment des gens qui avaient des idées politiques ou des idées sociales pour la Guinée, tout simplement. Je suis née en 1975, donc cinq ans après cette opération et j’ai vu beaucoup de ces gens au salon, à la maison. Je les ai entendus parler toute mon enfance, c’était des gens qui aimaient leur pays. Ce n’était pas du tout des gens qui étaient à la solde du néocolonialisme, de l’impérialisme… Ce sont des thèses complètement fallacieuses.

Dans cette nouvelle version de votre ouvrage, on voit apparaître des documents inédits, des documents qui ont été retrouvés par un chercheur portugais, José Matos… Et dans ces documents, tirés notamment des archives de la PIDE - les services secrets portugais- on trouve un aide-mémoire qui est daté de septembre 1967, c’est-à-dire trois ans avant l’attaque sur Conakry. Cet aide-mémoire, rédigé en français, donne des conseils aux autorités portugaises. Que dit-il ?

Cet aide-mémoire dresse la situation politique de la Guinée par rapport aux pays limitrophes. Il établit dans quelle mesure la Guinée de Sékou Touré est un foyer de subversion pour tout l’équilibre politique des pays limitrophes. Cela souligne dans quelle mesure le PAIGC est une force déstabilisatrice également pour le Sénégal et la Côte d’Ivoire, parce que cela occasionne des troubles à la frontière. Et du coup, l’idée de ce document c’est de souligner l’intérêt de renverser le gouvernement de Sékou Touré pour les puissances limitrophes... et l’intérêt d’allier les forces du FLNG avec les Portugais pour aboutir à ce résultat.

Est-ce que l’on sait qui a pu écrire cet aide-mémoire ?

Non, pour le moment cela reste obscur. On ne sait pas si c’est un document qui émane du FLNG lui-même qui défendrait ces thèses ou si c’est un document qui émane des services secrets français. Mais c’est un document qui est très intéressant: il intervient au cours des discussions qui ont lieu depuis l’automne 1966, entre le FLNG et les autorités portugaises.

L’autre document qui apporte des éléments neufs, c’est le compte-rendu d’une réunion entre le président sénégalais Léopold Sédar Senghor et les opposants du FLNG. Que dit ce document ?

Senghor explique qu’il verrait d’un bon œil la chute de Sékou Touré, qu’il soutient l’action du FLNG, tant que cela ne pose pas de souci diplomatique officiel. On savait qu’il y avait un soutien tacite, mais il n’y avait pas de preuve. Là c’est une preuve patente.

C’est le deuxième livre que vous publiez sur le sujet - sur cette « Opération Mar Verde » - et vous interpelez les historiens guinéens pour leur demander de prendre la suite…

Oui, parce qu’on s’est servi de cette opération pour faire de toute personne qui n’était pas d’accord avec Sékou Touré un traitre. On s’est servi de cette opération pour légitimer tous les complots fictifs qui ont précédé. En gros, pour faire dire que Sékou Touré avait raison et que, quelque part, s’il s’est transformé en dictateur, c’est parce qu’il a été attaqué de toutes parts. 

Si l’on n’analyse pas correctement son histoire récente, on est condamnés à reproduire les mêmes erreurs et à tomber dans les mêmes travers. On ne peut pas s’offrir le luxe de ne pas revisiter son histoire, quand on est un pays comme la Guinée.

À (re) lire : l'enquête historique de RFI sur cette opération Mar Verde

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