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Mahamane Ousmane, au Niger: «Je continue de rejeter la décision de la Cour constitutionnelle»

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L'ancien président nigérien et actuel opposant Mahamane Ousmane, lors d'une manifestation à Niamey contre le pouvoir en place, le 15 juin 2014.
L'ancien président nigérien et actuel opposant Mahamane Ousmane, lors d'une manifestation à Niamey contre le pouvoir en place, le 15 juin 2014. AFP PHOTO / BOUREIMA HAMA

L'opposant nigérien Mahamane Ousmane ne baisse pas les bras. Selon les résultats définitifs de la présidentielle du 21 février, il a été battu au deuxième tour par Mohamed Bazoum. Mais aujourd'hui, l'ex-candidat de la coalition CAP2021 demande à la Cour constitutionnelle de revoir sa copie et appelle encore ses partisans à des marches pacifiques. Sur place, à Niamey, l'ancien président Mahamane Ousmane, qui a gouverné le Niger de 1993 à 1996, répond aux questions de Cyril Payen de France 24 et Christophe Boisbouvier de RFI.

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RFI : Le 21 mars, la Cour constitutionnelle a rejeté votre recours et a proclamé la victoire de Mohamed Bazoum à l’élection présidentielle. Huit jours après, est-ce que vous acceptez le verdict de la Cour ou est-ce que vous continuez à le rejeter ?

Mahamane Ousmane : Je continue à le rejeter, légalement et opportunément. Constatant que, mes arguments, les supports documentés que j’ai eus à soumettre, n’ont pas été pris en compte. Constatant aussi que, les délais ont été écourtés indûment, j’ai cru devoir exercer mon droit de recours en rétraction. Parce que, comme vous savez, les juridictions qui sont de ce niveau, qui tranchent en dernier ressort, ces juridictions qui, une fois qu’elles tranchent, vous n’avez plus d’autre juridiction au-dessus d’elles… Eh bien, il est permis d’exercer un recours, en s’adressant à la même Cour. Ce n’est pas la première fois que la Cour constitutionnelle du Niger revoit sa copie. Cela doit être, je crois, la quatrième ou la cinquième fois.

Est-ce que vous l’avez déjà déposé, ce nouveau recours ? Qu’en est-il ?

C’est déposé.

Vous privilégiez donc les voies légales, comme vous l’avez toujours dit, mais en même temps, le 22 mars, vous avez appelé à une marche pacifique. Qu’en est-il, aujourd’hui ?

C’est vrai. J’ai eu l’impression que nous risquions de nous retrouver à la case départ. C’est-à-dire, à nouveau, violer le droit. Parce que, le premier facteur de crise, c’est l’absence d’équité. C’est l’injustice. C’est de la frustration que naît la révolte et c’est de la révolte que naît le trouble à l’ordre public. C’est de là que naît l’insécurité, qui elle-même conduit à l’instabilité. Donc il faut éviter l’injustice, l’iniquité et l’arbitraire. Parce que, tant que ce n’est pas équitable, l’être humain est obligé de réagir !

Ce qui veut dire quoi, concrètement ? Vous appelez, à nouveau, à une marche pacifique ?

Oui, absolument. Parce que la Constitution nous en donne le droit.

Mohamed Bazoum, le président élu, regrette les troubles qui ont éclaté les 24 et 25 février 2020. Mais il dit qu’en même temps, c’était une agitation superficielle qui s’est très vite essoufflée.

C’est son opinion. Ce n’est pas la mienne. Moi, étant directement partie prenante, j’ai tenté de faire en sorte que ces troubles et ces agitations ne viennent pas nous déstabiliser, perturber le fonctionnement démocratique de nos institutions. Mais nous nous sommes rendu compte que, ces troubles sont des deux côtés. Parce que, les amis de mon compétiteur ont également créé des troubles plus menaçants, que les troubles provoqués par mes amis. Oui, ils ont provoqué des troubles, en utilisant même des armes à feu !

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M. le président, vous justifiez, donc, les manifestations des 24 et 25 février 2020, à Niamey, mais ces manifestations ont été marquées par des pillages… Et à ce moment-là, on ne vous a pas entendu, pour que cela cesse. Et du coup, le pouvoir vous accuse d’avoir cherché à déstabiliser les institutions, par l’émeute et par le pillage.

Mais je ne suis pas du genre à chercher à déstabiliser les institutions de l’État. Je vous rappelle que j’ai moi-même eu à assumer les plus hautes responsabilités dans ce pays. Je ne suis pas du genre des mauvais perdants que l’on voit à gauche, à droite… Cela ne me ressemble pas. J’ai eu, comme je vous l’ai dit, à contribuer pour faire en sorte qu’il y ait l’apaisement, qu’il y ait l’accalmie. Cela ne veut pas dire que c’est une faiblesse.

Mais tout de même, le 22 mars, vous avez invité les corps constitués et les Forces de Défense et de Sécurité à ne plus obéir à un ordre donné par une autorité illégale. Est-ce que ce n’est pas un appel à la sédition ?

Pas du tout. Ce sont nos dispositions légales, qui prévoient de bannir l’exécution d’un ordre, manifestement illégal. Je n’ai fait qu’un rappel. C’est tout.

Les coups d’État militaire sont fréquents dans votre pays. Vous-même, M. le président en 1996 avez été renversé par un coup d’État. Est-ce que demander aux militaires de ne plus obéir aux autorités officielles n’est pas jouer avec le feu ?

Je n’ai pas été le premier à le faire. Suivez mon regard… Il est sorti publiquement, pour appeler l’armée à déstabiliser, sans pouvoir disposer de motifs valables. Je ne suis pas allé jusque-là, moi ! Je me suis, tout simplement, référé à nos textes qui sont en vigueur et qui sont, d’ailleurs, mis en œuvre sous sa gestion - même si je ne cite pas son nom ! Donc tout ce que j’ai fait jusqu’ici est parfaitement légal.

Depuis un mois, votre allié Hama Amadou est en prison, pour incitation à la violence et à la haine ethnique. À l’appui de cette procédure, le ministre de l’Intérieur a rappelé qu’il a tenu des propos séditieux, depuis six mois. Que répondez-vous aux autorités sur ce point ?

Je leur répondrais qu’ils commencent, d’abord, par balayer devant leur propre porte. Mon compétiteur actuel a dit pire que ce que lui a dit. Et les journaux ont relayé cela, y compris des journaux français !

Il y a un mois, à l’annonce des résultats provisoires, Mohamed Bazoum vous a tendu la main pour dialoguer. Qu’est-ce que vous lui répondez ?

Cela fait dix ans que - moi - j’ai eu à plaider, pour que, dans ce pays, il y ait le dialogue politique. Mais ce régime n’a rien voulu comprendre ! Donc, voyez-vous, le dialogue aurait dû avoir lieu bien avant. Alors, ce n’est pas maintenant, après que le peuple se soit exprimé clairement, ce n’est pas après la fin du jeu, quand l’arbitre a sifflé, qu’il faut venir dire : « Il faut colmater les brèches ». Pour faire quoi ? Et c’est pour cela, que vous avez constaté, qu’il y a une situation assez tendue dans ce pays. Et tout le monde se pose des questions : « De quoi sera fait demain ? »

Donc, pour vous, c’est trop tard pour le dialogue et l’heure est plutôt au bras de fer ? C’est cela ?

Ce n’est pas ce que j’ai dit. La Cour ne s’est toujours pas prononcée. Je vous l’ai dit : j’ai suivi les voies légales. J’espère que mes cris du cœur et les faits que j’ai présentés vont être bien compris et pris en compte pour l’intérêt général. Mais si d’aventure il n’en était pas ainsi… Vous savez, comme on a l’habitude de dire dans notre pays, ici, bon… On s’en remet à Dieu !

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