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Sahel: «Entre 2017 et 2020, le nombre d'attaques contre les civils a été multiplié par 5»

Audio 07:20
Des soldats de la mission Barkhane au cours d'une l'opération, le 11 juin 2020.
Des soldats de la mission Barkhane au cours d'une l'opération, le 11 juin 2020. © defense.gouv.fr/operations

C'est une coalition inédite de près de 50 organisations sahéliennes, ouest-africaines et internationales qui va prendre la parole aujourd'hui. La « Coalition citoyenne pour le Sahel » présente, ce mardi 13 avril, un ensemble de préconisations concernant la gestion de la crise au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Le texte est intitulé « Sahel : Ce qui doit changer ». Pour parler de ce rapport, Niagalé Bagayoko, co-auteure du texte, répond aux questions de Laurent Correau.

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RFI : Qu’est-ce qui montre selon vous que la stratégie actuelle au Sahel a montré ses limites ?

Niagalé Bagayoko : On s’aperçoit qu’entre 2017 et 2020, les attaques contre les civils ont quintuplé, le nombre de civils ou de suspects non armés tués y compris des femmes et des enfants, est passé de 356 à 2 443, soit une multiplication par sept, selon les données de l’ONG ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project, ndlr). On s’aperçoit d’ailleurs, si on va au-delà de l’année 2020, pour se concentrer sur le début de l’année 2021, que la situation continue en réalité à empirer puisque malheureusement depuis le début de l’année on déplore le meurtre de plus de 200 civils, par des groupes armés au Niger, les viols d’une petite fille de onze ans, et de deux femmes dont une enceinte au Niger également par des soldats tchadiens, pourtant censés les protéger, ou également des rapports notamment celui de l’ONU qui établit la mort de 19 civils lors d’une frappe aérienne française. Si l’on fait le bilan, en réalité davantage de civils ont été tués au cours des dernières années par des soldats, que par des groupes armés non étatiques, et le rôle des groupes d’autodéfense ou des milices c’est également accablant dans les souffrances infligées aux civils.

Et vous dites donc dans ce rapport « la protection des civils doit être un objectif à part entière autant finalement que les chiffres affichés de neutralisation de jihadistes »...

Absolument, à notre sens il faut changer les mesures du succès. Pour vous donner un exemple, il faudrait évaluer les opérations en répondant aux questions suivantes : combien d’écoles et de centres de santé par exemple ont-ils pu être rouverts grâce à une intervention militaire ? Est-ce que les populations peuvent désormais accéder à leurs champs pour les cultiver ou à leur pâturage ? Est-ce qu’elles ont permis ces opérations, le retour sûr, volontaire et informé des déplacés et des réfugiés ?

Alors dans ce cadre, la lutte contre l’impunité vous semble être ce que vous appelez un pilier citoyen important, concrètement comment est-ce qu’on peut mieux lutter contre l’impunité ?

Il faut l’ouverture de premier procès de soldats, et de responsables de milice, de manière très rapide, notamment en ce qui concerne des massacres qui ont été particulièrement documentés, si on pense par exemple au massacre d’Inates au Niger, à propos duquel la Commission nationale des droits humains a fait un rapport assez explicite, ou le massacre de Djibo au Burkina Faso, ou encore celui d’Ogossagou au Mali, il est nécessaire aujourd’hui que les procédures que les autorités ont annoncé avoir lancées, aboutissent de manière concrète et visible.

On comprend à lire votre rapport que la coalition pour la Sahel soutient par ailleurs les appels au dialogue qu’on voit surgir dans plusieurs pays de la région, qui doit-on faire dialoguer et pourquoi ?

Alors, il y a différents niveaux de dialogue, il y a bien entendu le dialogue que certaines autorités nationales notamment celle du Mali, ont déclaré vouloir engager avec certains chefs de groupes jihadistes, notamment Iyad Ag Ghali et Amadou Koufa. Mais il y a un deuxième niveau, qui est celui des dialogues qui sont menés en réalité au niveau local, la difficulté aujourd’hui est qu’il n’existe pas de coordination entre ces différents niveaux, et l’un des enjeux est vraiment de parvenir à inscrire l’ensemble de ces initiatives dans un schéma beaucoup plus global de gestion de la crise.

Vous demandez par ailleurs une plus grande transparence dans les budgets de la défense ?

Tout à fait puisque les scandales qui ont éclaté au Niger puis au Burkina Faso et également au Mali vont totalement dans un contexte de guerre à l’encontre justement de ce principe de protection des populations et même de respect des soldats eux-mêmes. Comment accepter aujourd’hui que des soldats risquent leur vie et en mainte, puisque le nombre de soldats tués au cours des dernières années varie entre 200 et 400 par an selon les pays donc c’est énorme. Comment accepter que ces soldats soient déployés avec des moyens qui restent quand même dans l’ensemble relativement insuffisants, alors même que les budgets qui leur sont destinés sont détournés, et c’est d’ailleurs une recommandation que nous adressons non seulement aux états de la région mais également une recommandation qui s’adresse aux partenaires internationaux, il doit y avoir une conditionnalité absolue lorsqu’il existe des programmes de coopération militaire avec des États pour que les budgets affectés à la défense y soient réellement consacrés.

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