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Madagascar: «On assiste à une détérioration progressive de la situation alimentaire depuis des mois»

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Jeunes Malgaches (image d'illustration).
Jeunes Malgaches (image d'illustration). © Rijasolo/AFP

Le sud de Madagascar risque de se trouver en situation de famine dans les mois qui viennent si rien n’est fait. C’est l’alerte que lancent les agences des Nations unies présentes dans la région. Cette partie sud de la Grande île est régulièrement touchée par de graves pénuries alimentaires, mais cette année, plusieurs facteurs combinés ont créé les conditions d’une très grande fragilité. Jean-Luc Siblot, coordonnateur d’urgence pour le Programme alimentaire mondial (PAM) à Madagascar, répond aux questions de Laurent Correau.

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RFI : Dans un communiqué que vous venez de publier, vous alertez sur le risque de famine qui existe dans le Sud de Madagascar. Quelles sont les situations auxquelles vos équipes assistent sur le terrain ?

Jean-Luc Siblot : La situation est, malheureusement, relativement claire. On assiste à une détérioration progressive depuis des mois et des mois, notamment depuis les mois de septembre et octobre, d’une manière presque exponentielle, avec des taux de malnutrition –notamment chez les enfants qui sont en urgence, c’est-à-dire qui ont quatre fois plus de chances de mourir qu’un enfant bien nourri– avoisinants les 26% dans certains districts, qui sont absolument catastrophiques.

Pour que l’on comprenne bien ce que ces chiffres veulent dire, quelles sont les images qui, aujourd’hui, vous marquent dans le Sud de Madagascar ?

Je suis allé faire une visite dans le sud de Madagascar dans un des districts les plus affectés, le district d’Ambovombe. On a vu des tas d’enfants absolument décharnés, extrêmement faibles, qui souffrent de malnutrition sévère. On a vu des parents qui sont un peu dans la même situation. On a vu des familles totalement désemparées, dans la mesure où elles n’ont plus rien à donner à manger à leurs enfants, ni aux parents eux-mêmes. Lorsque vous avez une famille de paysans qui commence à vendre les ustensiles de cuisine du ménage, c’est qu’ils sont arrivés au dernier degré de ce qui est possible.

Le Sud de Madagascar est malheureusement régulièrement frappé par des crises alimentaires importantes. Est-ce que celle-ci est différente par son intensité ?

Totalement différente. Nous n’avons jamais vu, de mémoire d’homme, dans le Sud de Madagascar, autant de gens affectés par la sécheresse, autant de gens affectés par le manque d’eau, autant de gens affectés par la faim, avec aussi peu de cultures. S’il n’y a pas, aujourd’hui, une aide d’urgence massive, on va avoir affaire à une catastrophe humanitaire dans les mois à venir.

Quelle est la zone touchée par cette crise alimentaire ?

Les régions dans lesquelles travaillent un certain nombre d’organisations humanitaires, couvrent environ dix districts sur plusieurs régions dans le Sud. Mais, les dernières études montrent que les deux districts les plus affectés sont le district d’Amboasary et le district d’Ambovombe, qui sont tout à fait dans la partie sud de Madagascar, avec également un district un tout petit peu plus à l’ouest qui est le district d’Ampanihy.

Vous dites dans votre communiqué que 14 000 personnes sont en situation de catastrophe. Qu’est-ce que cela signifie concrètement être en situation de catastrophe ?

Cela veut simplement dire que ces personnes n’ont absolument plus rien. C’est-à-dire qu’elles sont dans l’urgence la plus totale et n’ont plus accès à aucune source de nourriture à part l’aide qui peut leur être apportée.

Qu’est-ce qui explique cette situation qui va au-delà de ce que l’on a l’habitude de voir dans le Sud de Madagascar ?

Il y a plusieurs facteurs à cela. Le premier facteur est une sécheresse prolongée de 2020, début 2021, qui n’a pas permis les semailles normales. Le deuxième facteur : Il y a eu des phénomènes à partir des mois de janvier, février, on a vu ça même après, en mars, de vents de sables qui ont absolument recouvert une partie des terres –encore une fois dans les districts d’Ambovombe et d’Ampanihy– et lorsqu’il y a eu quelques semailles en février, ont complètement réduit la poussée de ces semailles. Le troisième facteur, c’est que les gens qui vivent dans l’extrême pauvreté sont arrivés à un point de non-retour, dans la mesure où ces gens n’ont absolument plus aucun mécanisme de survie disponible. Certaines de ces familles ont migré dans les centres urbains pour aller mendier, etc. D’autres familles ont vendu tout ce qu’elles pouvaient vendre, y compris leurs ustensiles de cuisine dans certains cas, et sont arrivées à l’extrême limite de leur capacité à survivre, autre que grâce à l’aide internationale.

Comment, sur le plus long terme, peut-on sortir le Sud de Madagascar de cette situation de fragilité alimentaire ?

Il faut d’abord remettre toutes ces populations sur pied. Une fois que ces populations seront remises sur pied, il faudra envisager d’autres solutions pour le long terme. Il faudra miser sur l’eau, qui est un problème crucial dans tout le sud de Madagascar. Il faudra miser sur des infrastructures. Il n’y a pas une seule route correcte dans le sud de Madagascar. Il faudra miser sur des centres de santé parce qu’aujourd’hui, on le voit très bien, les enfants qui sont mal nourris, non seulement, ils souffrent de mal nutrition mais en plus, ils sont bien évidement affectés par toutes sortes de maladies : diarrhées, malaria, etc. Et puis, parce qu’il y a un changement climatique évident, il faudra que ces gens-là trouvent des alternatives, de culture ou d’élevage, qui soient beaucoup plus appropriées au type de climat nouveau.

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