«Pour la première fois depuis 30 ans, l'Afrique est rentrée en récession en 2020»

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Nathalie Dalapalme.
Nathalie Dalapalme. © Fondation Mo Ibrahim

« Un an de Covid-19 en Afrique : impacts et perspectives ». C'est le titre du dernier rapport de la fondation Mo Ibrahim. Ancienne conseillère pour l'Afrique au ministère français des Affaires étrangères, Nathalie Delapalme dirige depuis huit ans la fondation du milliardaire britanno-soudanais qui a pour vocation la promotion de la bonne gouvernance en Afrique. Elle répond aux questions de RFI.

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RFI : Globalement, l’Afrique a été touchée plus tardivement et de manière beaucoup moins sévère que le reste du monde. Et pourtant, les conséquences économiques se font bel et bien sentir, vous parlez même de « récession ».

Nathalie Delapalme : Ce qui ressort en effet du rapport que nous venons de publier sur un an de Covid en Afrique, c’est que le continent africain a été touché plus tard et moins sévèrement, mais je dirais sur le plan sanitaire uniquement. On a un continent qui représente 18% de la population, mais 3% des cas seulement. Et si vous comparez par exemple à l’Amérique latine, vous avez moins de 9% de la population, mais près de 20% des cas, on voit bien la différence. Sur la partie économique, et vous avez absolument raison de le souligner, l’impact a été beaucoup plus lourd. Pour la première fois depuis 30 ans, l’Afrique est rentrée en récession en 2020.

Pourquoi ?

Parce que, finalement, cela a mis en lumière la fragilité structurelle du modèle de croissance africain, en général, même s’il y a 54 pays différents, qui est une croissance qui est très fortement dépendante de la demande extérieure, en particulier l’exportation de matières premières faiblement transformées ; et à partir du moment où la demande globale s’est mise quasiment à l’arrêt, finalement l’impact économique sur le continent a été massif.

Comment cela se traduit-il ? Des fermetures d’entreprise, des licenciements massifs ?

Oui. La disparition d’un certain nombre de petites et de moyennes entreprises qui forment un peu le tissu du système africain en progression. Puis, vous avez surtout de façon encore plus préoccupante, encore moins de perspectives d’emploi pour la jeunesse qu’avant, une augmentation très conséquente de la pauvreté, de l’extrême pauvreté en particulier, ce qui fait qu’on aura presque 40% de la population du continent qui va se retrouver dans cette situation. Donc, c’est une vraie préoccupation.

Quelles sont les conséquences de cette récession sur les budgets des États ?

Les budgets des États, qui ont des marges de manœuvre, étaient déjà relativement limités parce qu’ils ont une capacité fiscale qui est beaucoup moindre qu’ailleurs – et c’est un autre souci – font que leur capacité de réaction à la crise est évidemment bien moindre que celle qu’on trouve dans les pays développés. Alors, on a déjà une reprise économique. À partir de 2021, à peu près dans tous les pays du continent, sauf peut-être les Comores, mais elle est moins importante qu’ailleurs et, surtout, un taux de croissance qui risque de rester en deçà des projections antérieures jusqu’au moins en 2024.

Autre conséquence, les libertés publiques. La plupart des chefs d’État ont, semble-t-il, profité de la pandémie pour interdire les manifestations, les rassemblements ou même parfois de simples réunions politiques pourtant nécessaires à la vie démocratique. N’ont-ils pas abusé ?

Oui, effectivement, c’est quelque chose qu’on a noté sur l’ensemble du continent. Ce n’est pas une spécificité du continent africain. C’est quelque chose qu’on suit avec beaucoup d’attention. Ce qui nous a aussi beaucoup frappés, c’est le risque de voir les progrès accomplis en matière d’éducation et de parité très mis à mal, parce que dans le fond, vous avez à peu près sept mois de perdus pour les écoliers et les étudiants. Et s’agissant des femmes, incontestablement un retour en arrière dû aux mesures de confinement, dû aux mesures de fermeture des établissements scolaires qu’il faut certainement qu’on suive avec beaucoup d’attention. Et si vous me permettez, je voudrais dire que tout ce qu’on a dit là peut paraître un peu inquiétant ou catastrophiste même, mais je crois que c’est important de le voir différemment. L’histoire nous enseigne qu’aucun changement dans le fond profond, aussi nécessaire soit-il, ne s’est jamais produit s’il n’a pas été provoqué par une crise majeure et nous y sommes. Pour le continent africain, c’est l’occasion où jamais, parce qu’on est dans une crise majeure, de faire mieux et c’est incontestablement la volonté de construire un modèle de croissance qui soit plus autonome, qui soit moins dépendant de l’extérieur, qui tire profit de l’espace continental qui reste à consolider, et qui tire aussi profit de l’énergie absolument considérable de la jeunesse de ce continent – plus de 65% de la population du continent.

Des polémiques sur la gestion des fonds Covid ont fleuri cette année dans de nombreux pays. Cela n’augure rien de bon ?

Elles ont fleuri incontestablement dans beaucoup de pays, là encore sur le continent africain, mais ailleurs aussi, avec des sujets de corruption qu’on indique dans le rapport qui vient d’être publié. Une des conclusions des analyses qu’on a faites, dans ce rapport mais dans d’autres précédents, est que la confiance ne se restaure que si les dirigeants nationaux sont capables de démontrer qu’ils délivrent à leurs concitoyens les biens et services publics qu’ils attendent. Ils considèrent la gouvernance comme un facteur majeur de réussite et d’efficacité, pas juste comme une conditionnalité de l’aide.

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