Invité Afrique

Côte d'Ivoire: «Il y a une immense ferveur pour le retour de Laurent Gbagbo»

Audio 04:44
Des sympathisants de Laurent Gbagbo attendent l'arrivée de l'avion de l'ancien président.
Des sympathisants de Laurent Gbagbo attendent l'arrivée de l'avion de l'ancien président. © John Wessels/AFP

Le retour de l'ancien président a remis sur le devant de la scène les militants pro-Gbagbo, qui ont cherché à se rassembler pour saluer son retour. Qui sont-ils, quel est le discours qui les nourrit ? Pour en parler, Richard Banegas, professeur à Sciences Po et chercheur au Centre de recherches internationales (Ceri) répond aux questions de RFI.

Publicité

RFI : Cela fait plusieurs jours que vous fréquentez les militants pro-Gbagbo qui se mobilisent pour le retour de l’ancien président. Qu’est-ce qui vous a marqué ? Qui sont ces personnes ?

Richard Banégas : Il y a une immense ferveur aujourd’hui à Abidjan et dans tout le pays pour le retour de l’ancien président, qui est quasiment vécu par une bonne partie de ses militants, de ses sympathisants comme « le retour du messie ». Ce sont les termes qu’on emploie et qu’on nous a répétés sur le terrain depuis que nous sommes arrivés, « le retour du prophète » comme on nous l’a dit. Donc, il y a une très grande effervescence. Nous étions dans les quartiers, notamment populaires de Yopougon, de Port-Bouët, hier et avant-hier [mercredi et jeudi, NDLR], dans les agoras patriotiques où il y a des grands discours de mobilisation qui se tiennent autour de son retour.

Il y a vraiment une attente assez forte de la part de ces sympathisants qui sont de tous âges confondus, parce qu’on a souvent parlé notamment des Jeunes patriotes, à l’époque, qui étaient derrière le régime Gbagbo, avec à leur tête Charles Blé Goudé, à la tête de l’Alliance des jeunes patriotes. Mais hier après-midi, nous étions dans un quartier de Yopougon, à Niangon particulièrement, où ce sont plutôt des personnes plus âgées, des retraités même, qui étaient des militants tout aussi engagés et tout aussi mobilisés autour de la cause.

Et vous sentez donc que ce discours religieux revient régulièrement chez ces militants quand ils parlent du retour de Laurent Gbagbo ?

Oui. C’est quelque chose de frappant, mais qui n’est pas nouveau. Il faut quand même rappeler – puisque j’évoquais les mobilisations patriotiques et les années 2000 – que dès cette période-là dans les agoras et les parlements de la rue, on avait déjà cette veine-là. Elle était un peu singulière, parce que très marquée aussi par l’origine de gauche marxiste-léniniste du FPI contre l’impérialisme, etc., mais ce discours de l’émancipation était simultanément un discours de la délivrance religieuse où on sentait en particulier le poids des nouvelles Églises pentecôtistes. Et aujourd’hui, cette dimension-là est encore plus forte, parce qu’il y a cette attente qui s’est prolongée et qui a été vécue sur le registre du retour du « Christ de Mama » comme on l’appelle… La prophétie se réalise.

Qu’est-ce que ce que vous avez vu ces derniers jours nous dit de l’étendue des réseaux pro-Gbagbo à Abidjan ?

La capacité du FPI à mobiliser la rue, c’est une longue histoire, parce que c’est quand même un parti qui, depuis [Félix] Houphouët-Boigny, a joué de ses capacités de mobilisation populaire pour s’imposer dans l’espace public. À l’époque pour lutter pour la démocratie. Ensuite, pendant la guerre, il a aussi joué de cette carte de la rue pour tenir face aux pressions extérieures, y compris de l’ONU, etc. Aujourd’hui, c’est plus compliqué évidemment, parce que le parti n’a plus guère de moyens. Un grand nombre de ses cadres ont été arrêtés, leurs comptes fermés. Donc la capacité de mobilisation partisane est beaucoup plus réduite, sans compter les divisions internes du parti entre ses différentes branches.

Ce maillage territorial, qui avait été la force du régime pendant les deux mandats de Laurent Gbagbo, a été mis à mal par le changement de régime qui a détruit notamment les agoras et les parlements de la rue qui existaient à l’époque. Mais on les voit depuis quelques années se reconstituer dans les quartiers populaires, dans les cités, dans les coins un petit peu reculés. C’est aussi à travers ce maillage-là plus ou moins informel que s’effectue la mobilisation.

Quelles sont les attentes qui se sont exprimées dans les agoras que vous avez pu visiter ces derniers jours ?

Elles sont multiples. Il y a d’abord l’idée de la dignité. Gbagbo humilié revient vainqueur, revient comme celui qui a vaincu les périls : les bombes d’abord qui ont été déversées sur la présidence, ensuite la grande sorcellerie blanche de la CPI, et puis maintenant, il revient lavé des accusations qui étaient portées contre lui. Donc, il y a cette dimension-là. Et derrière ça, il y a aussi l’idée qu’une page se tourne et que peut-être un autre avenir de la Côte d’Ivoire va se dessiner. Une partie importante de ces militants vivent le régime Ouattara comme une défaite collective.

Ces militants veulent voir revenir Laurent Gbagbo en politique ?

Il y a plusieurs choses. Il y a surtout la volonté de voir Gbagbo, comme chacun le dit maintenant, prôner la réconciliation et permettre une vraie réconciliation, c’est-à-dire si on décrypte, une réconciliation qui ne soit pas uniquement à sens unique et hégémonique, parce que pour ces militants, c’est quand même la paix des vainqueurs qui s’est imposée. Donc, ils attendent du retour de Gbagbo une espèce de rééquilibrage dans cette politique de la réconciliation qui est bien une politique au sens propre du terme. Donc, il y a cela : Gbagbo en tant que sage, une personne permettant d’apaiser la situation et cette idée que, désormais, les trois vieux, les trois « Koro » – Gbagbo-Bédié-Ouattara – vont pouvoir s’asseoir et enfin, mettre balle à terre et amener le pays vers une paix un peu plus solide.

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail