Terrorisme en Afrique: «Le côté ultra spectaculaire du 11-Septembre a créé des vocations»

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Combattants jihadistes au Mali (Illustration).
Combattants jihadistes au Mali (Illustration). AP Photo/File

À l’époque du 11 septembre 2001, le continent africain était plutôt épargné par le phénomène jihadiste. Alors qu’aujourd’hui, du Sahel au nord du Mozambique en passant par la Somalie et la région du lac Tchad, il est en première ligne. Pour évoquer l’évolution de cette situation, entretien avec Lemine Ould Salem, journaliste de nationalité mauritanienne, spécialiste de la zone sahélo-saharienne et des questions de terrorisme. Il est l'auteur de L’histoire secrète du Jihad : les confessions du bras droit de Ben Laden, aux éditions Flammarion.

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RFI: Pour l’opinion publique occidentale, le 11 septembre 2001 a été le révélateur du phénomène du terrorisme jihadiste international. Quelle était la situation à cette époque sur le continent africain ?

Lemine Ould Salem : Le phénomène est quasi-absent, si on exclut le groupe jihadiste égyptien qui, à l’époque, avait été à l’origine de l’assassinat du président Sadate (en 1981), de petits groupes islamistes présents en Somalie, et puis le groupe islamiste présent en Algérie après l’interruption du processus électoral de 1992. Si on exclut ces trois cas, l’Afrique n’était pas du tout concernée par ce phénomène-là. Même si, par ailleurs, on sait que depuis la fin de la présence soviétique en Afghanistan, beaucoup de groupes liés au jihad international de cette époque s’étaient repliés en Afrique, notamment au Soudan, dont d’ailleurs Oussama Ben Laden.

Il y avait une galaxie de groupes comme ça… et cette présence, bien sûr, n’était pas innocente. On le découvre plus tard en lisant les archives ou en écoutant les confessions d’un certain nombre d’anciens hauts gradés d’al-Qaïda dont al-Mauritani d’ailleurs que j’ai interrogé. À cette époque-là, Ben Laden et ses amis s’intéressaient à l’Afrique, notamment du côté de la Tanzanie, du Kenya… Et d’ailleurs ce n’est pas par hasard que le premier attentat anti-occidental, mené par al-Qaïda, a eu lieu dans cette région-là. Il s’agit des attaques contre les ambassades américaines de Dar es Salaam et Nairobi en 1998.

Et est-ce que ces groupes africains, à l’époque très localisés, vont tirer profit de cet événement du 11-Septembre ? Est-ce qu’ils vont gagner en visibilité ? Est-ce qu’ils vont recruter davantage ?

Il n’y a pas de doute que le 11-Septembre - le côté ultra-spectaculaire du 11-Septembre - a créé des vocations. Absolument. Il a permis à Ben Laden et à al-Qaïda de séduire davantage, au-delà même de la sphère musulmane, parce que le 11-Septembre n’a pas été bien accueilli que dans l’univers des groupes jihadistes. Dans beaucoup de milieux idéologiquement anticapitalistes, anti-Américains, ces groupes qui se plaignaient un peu, qu’il fallait mettre un terme à l’arrogance américaine, le 11-Septembre a été bien reçu, aussi bien dans le monde musulman qu’ailleurs, y compris dans les pays occidentaux.

Aujourd’hui, vingt après, la situation a bien changé. Le continent africain est un terrain de guerre propice pour les groupes jihadistes. Quelles sont, selon vous, les raisons principales de cette expansion ?

Il faudrait rappeler que l’intérêt que portait la mouvance jihadiste au continent africain n’est pas nouvelle. Je me souviens d’un document rédigé par un des cadres influents de la mouvance jihadiste, au début des années 1990, qui conseillait aux groupes jihadistes, justement, de s’intéresser au continent africain, non seulement parce qu’il y avait une très grande présence musulmane, mais surtout à cause de la vulnérabilité des États, du degré de corruption de leurs élites et des facilités que tout cela pouvait offrir à l’installation et à l’expansion de ces groupes-là.

Ce qui va se passer ensuite, ce sont quelques erreurs qui ont été fatales à un certain nombre de régimes africains qui, faute de régler un certain nombre de problèmes qui, a priori, relevaient plutôt de questions ethniques, politiques, etc., tout cela a servi aux groupes jihadistes pour s’installer. Le cas du Sahel illustre, à mon avis, de manière exemplaire, cette situation. Au début, il s’agissait de rébellions plus ou moins à base ethnique, comme au Mali, par exemple, ou au Niger. Finalement, les groupes jihadistes se sont refaits sur cette situation et aujourd’hui, loin d’être affaiblis, ils montrent de plus en plus leur capacité d’expansion.

Avec le retrait occidental d’Afghanistan, après vingt ans de conflit, on a fait de nombreuses comparaisons avec la situation actuelle au Sahel. Qu’est-ce que vous pensez de ces comparaisons ?

Le contexte n’est pas le même. Le Sahel n’est pas l’Afghanistan, mais il y a des similitudes, effectivement. Il y a, aujourd’hui, une excroissance du phénomène de la violence jihadiste qui dépasse le seul Mali. Même des pays qui s’estiment aujourd’hui à l’abri, qui ont légèrement vaincu les groupes jihadistes, restent sur leurs gardes parce qu’ils savent très bien que la situation peut dégénérer à tout moment à la faveur d’un petit incident. Différents groupes jihadistes pourraient bien profiter de la situation pour s’incruster dans ces pays-là.

Est-ce qu’Oussama Ben Laden, aujourd’hui, est toujours une figure tutélaire pour les candidats au jihad ?

Oussama Ben Laden est une référence absolue pour ce que l’on appelle le JNIM (ou GSIM, groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) que dirige le Touareg malien Iyad Ag Ghali. C’est une référence absolue. Tandis que (Abou Bakr) al-Baghdadi (émir autoproclamé de l’État islamique) l’est pour les autres jihadistes qui se sont revendiqués ou ont fait allégeance à l’État islamique, très, très présent autour des Trois frontières, entre le Burkina Faso, le Mali et le Niger, et qui est l’auteur des opérations les plus sanglantes et les plus meurtrières visant à la fois les représentants de l’État, les militaires, mais surtout – surtout - les civils.

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