Alexandre Robinet-Borgomano: «Les années Merkel ont rendu possible une affirmation de l'Allemagne en Afrique»

Audio 05:05
La chancelière allemande Angela Merkel accueille le président de la République démocratique du Congo Felix Tshisekedi à la réunion du Pacte du G20 avec l'Afrique à Berlin, en Allemagne, le 27 août 2021 (image d'illustration).
La chancelière allemande Angela Merkel accueille le président de la République démocratique du Congo Felix Tshisekedi à la réunion du Pacte du G20 avec l'Afrique à Berlin, en Allemagne, le 27 août 2021 (image d'illustration). © REUTERS - MICHELE TANTUSSI

« Le développement de l'Afrique est le grand enjeu de notre époque. » C'est ce que répète dès que l'occasion se présente Angela Merkel. En 16 ans de pouvoir, la chancelière qui s'apprête à partir dans la foulée des élections prévues ce week-end [25 et 26 septembre] en Allemagne n'a pas ménagé ses efforts pour faire de l'Afrique l'une des pièces maîtresses de sa politique étrangère. Pour quel bilan ? Et à quoi faut-il s'attendre après elle ? Notre invité aujourd'hui est le responsable du programme Allemagne à l'Institut Montaigne, Alexandre Robinet-Borgomano. Il répond aux questions de Jean-Baptiste Letondeur.

Publicité

RFI : « Quelle Allemagne après Merkel ? », c’est la grande question des élections qui auront lieu le week-end prochain… Mais « Quelle Afrique, sans Merkel ? » Avec son départ, le continent perd-il une partenaire ?

Alexandre Robinet-Borgomano : Non, je ne crois pas. Il est vrai que Merkel, pendant ses seize années de pouvoir, a opéré un tournant de la politique allemande vis-à-vis de l’Afrique, mais l’Afrique avec Merkel est devenue un sujet central et le restera après elle.

Dans une note très fouillée que vous publiez pour l’Institut Montaigne, vous dites que l’Afrique est un sujet majeur, une priorité pour la diplomatie allemande. Cela n’a pas toujours été le cas et y compris sous l’ère Merkel…

Effectivement. Je crois qu’il faut attendre 2017 pour que l’Afrique devienne réellement un sujet central, même si ce tournant africain de l’Allemagne a des racines plus anciennes, des racines qui touchent, à mon sens, à trois éléments. C’est, d’une part, la redécouverte par l’Allemagne de son passé colonial. Redécouverte qui se fait sous une forme plutôt douloureuse, puisqu’elle se fait à la fois par la reconnaissance du génocide des Héréros et des Namas, perpétré dans l’actuelle Namibie par l’empire allemand. Ce qui se fait également par la présentation, au centre de Berlin, des collections d’art d’Afrique qui sont désormais exposées dans le château des rois de Prusse, qui vient d’être reconstruit au centre de la capitale et qui a suscité d’importantes polémiques sur une nécessité de restituer ces œuvres volées. L’autre élément qui conduit à faire de l’Afrique un sujet allemand, c’est l’engagement de la Bundeswehrau Mali et dans différentes opérations de maintien de la paix. Puis le troisième et dernier élément est celui le plus central. C’est, à partir de 2015, ce que l’on appelle la crise des réfugiés qui a conduit l’Allemagne à faire une différenciation assez nette entre les personnes issues de Syrie et d’Afghanistan, qui pouvaient prétendre au statut de réfugiés, et les migrants venus du Maghreb et d’Afrique, qui sont arrivés également massivement en Allemagne, à cette époque-là. Ils ont conduit l’Allemagne à prendre conscience que l’Afrique devenait un sujet de préoccupation central, qu’il importait de développer une nouvelle politique pour lutter contre les causes de l’immigration. Ce qui est le cœur de la politique africaine de Merkel.

Alors, 2015 marque un tournant, effectivement… Le deuxième viendra deux ans plus tard, en 2017. C’est d’ailleurs la suite logique du premier. On parle alors du plan Marshall pour l’Afrique ou du plan Merkel.

Le plan Merkel a deux composantes. D’une part, ce plan Marshall pour l’Afrique ou plan Marshall avec l’Afrique, qui est porté initialement par le ministère de la Coopération internationale, est essentiellement une somme d’argent mise à disposition des entreprises souhaitant s’implanter en Afrique. L’autre composante de ce que l’on appelle le plan Merkel, c’est un élément plus original qui est le « Compact with Africa », visant à créer une nouvelle forme de coopération, dans la mesure où ce plan associe des États africains désireux, ayant demandé à participer à cette initiative. L’objectif de cette initiative c’est, à la fois, d’identifier les projets de développement utiles et d’améliorer le cadre réglementaire pour le rendre davantage propice aux affaires.

C’est une autre conception du développement assez éloignée de ce que pratique la France…

Je crois que c’est avant-gardiste, dans la mesure où il s’agit déjà de passer d’une logique de développement à une logique d’investissement, considérant que c’est aujourd’hui par l’initiative privée que le développement de l’Afrique pourra prospérer. C’est aussi une nouvelle approche, dans la mesure où c’est une approche plus coopérative, trop tôt pour parler d’un dialogue d’égal à égal… Mais il y a cet élément volontaire des États qui ont cherché à rejoindre cette initiative « Compact with Africa » qui est un élément fort. La critique que l’on peut faire sur ce plan, c’est que les États qui participent sont des États qui bénéficient déjà d’un substrat économique qui est plutôt favorable. Dans les pays impliqués on compte notamment le Togo, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Maroc et l’Éthiopie, qui sont plutôt les bons élèves de l’Afrique sur le plan économique.

Parmi les obstacles au rayonnement de l’Allemagne en Afrique, figure bien sûr la question sécuritaire au Sahel, notamment, la Bundeswehr est engagée au Mali, où elle compte environ 1 500 soldats. Cette présence fait-elle débat en Allemagne ?

Elle fait d’autant plus débat que la position française au Mali est aujourd’hui incertaine. L’Allemagne ne peut absolument pas être présente seule. Avec le départ d’Angela Merkel tout va changer et rien ne va changer. Sur l’implication militaire, je crois qu’Angela Merkel a posé des jalons qui permettront demain à l’Allemagne d’intervenir plus facilement. Ce qui caractérise la méthode Merkel ou les années Merkel c’est –sans jamais avoir porté de grands discours sur la souveraineté allemande ou la puissance allemande– c’est d’avoir posé les jalons, en rendant possible une affirmation de cette puissance, après elle. Pendant trop longtemps, la France s’est plainte d’être seule en Afrique et de contribuer seule au développement du continent. Aujourd’hui, elle ne voit pas forcément d’un très bon œil l’Allemagne prendre pied sur ce territoire que la France a longtemps considéré comme l’une de ses terres d’influence.

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Suivez toute l'actualité internationale en téléchargeant l'application RFI