Guerre au Tigré: «C'est l'échec d'un processus de négociation entamé pour gagner du temps»

Audio 06:20
Des soldats du gouvernement éthiopien à l'arrière d'un camion sur une route près d'Agula, au nord de Mekele dans la région de Tigré, dans le nord de l'Éthiopie, le 8 mai 2021.
Des soldats du gouvernement éthiopien à l'arrière d'un camion sur une route près d'Agula, au nord de Mekele dans la région de Tigré, dans le nord de l'Éthiopie, le 8 mai 2021. © AP / Ben Curtis

Au nord de l’Éthiopie, voilà une semaine que les combats ont repris entre l’armée fédérale et les rebelles du Tigré, après cinq mois de trêve. Mehdi Labzaé est sociologue au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej) du Caire, en Égypte. Pour ce chercheur français, la guerre reprend notamment parce que le blocus humanitaire de la province du Tigré n’a jamais été levé pendant la trêve.

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RFI : Pourquoi cette reprise des hostilités dans le nord de l'Éthiopie ?

Mehdi Labzaé : On peut considérer que c’est l’échec d’un processus de négociations qui a certainement été entamé pour gagner du temps. On sait depuis environ une semaine qu’il y a eu des rencontres directes entre le gouvernement du Tigré, le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), et le gouvernement fédéral de l’Éthiopie au cours des semaines passées. Cependant, les préconditions qui sont posées de part et d’autre ne sont donc pas acceptées et les combats ont repris depuis maintenant une semaine.

Des rencontres secrètes ont eu lieu ces dernières semaines à Djibouti, aux Seychelles ?

À Djibouti et aux Seychelles, et puis un processus de négociations sous l’égide de l’Union africaine avec un émissaire, l’ancien président nigérian Olusegun Obasanjo, mais qui est jugé par le TPLF comme trop proche des positions du gouvernement fédéral. Il faut reconnaître qu’Obansanjo considérait comme négociable la levée du blocus qui pèse depuis un an sur le Tigré. La levée de ce blocus étant considérée par le TPLF comme une précondition aux négociations, et non pas comme devant faire l’objet de négociations. Autre élément qui est refusé par le TPLF, c’est l’idée d’avoir, autour de la table des négociations, l’Érythrée qui est depuis des décennies maintenant l’ennemi politique du TPLF.

Le conflit n’était pas du tout en pause dans la région de l’Oromia

Depuis samedi 27 août, les rebelles tigréens se sont emparés de la localité de Kobo, à une quinzaine de kilomètres au sud de la frontière du Tigré. Est-ce le signe d’une nouvelle offensive du TPLF, un an après celle de 2021 ?

Tôt, mardi matin, un des porte-paroles du TPLF, Getachew Reda, a diffusé un communiqué de presse dans lequel il expliquait qu’il y avait maintenant une contre-offensive du TPLF après les attaques du gouvernement fédéral. On a des rumeurs contradictoires sur l’avancée réelle aujourd’hui des troupes du Tigré. Ce qui est sûr, c’est que, mardi matin, on avait encore des communications avec la ville de Lalibela et que les gens savaient que les troupes du TPLF étaient dans les environs de Mudja à une cinquantaine de kilomètres, mais pas encore dans la ville de Lalibela à proprement parler.

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Donc, ce que vous craignez en fait, c’est une généralisation du conflit comme en 2021 ?

Oui. Et on peut dire que cette généralisation est déjà là. Je voudrais rappeler que, bien que les armes se soient relativement tues au Tigré depuis environ cinq mois, avant cette reprise cette semaine, le conflit n’était pas du tout en pause dans la région de l’Oromia, qui est la plus peuplée d’Éthiopie. Là-bas, on continuait à avoir des massacres, des villages brûlés et des affrontements entre les forces fédérales, les forces de la région d’Oromia et le Front de libération Oromo dont on se souvient qu’il avait officialisé une alliance militaire avec le TPLF en août 2021.

On a une famine qui a toujours lieu au Tigré

Pendant les cinq derniers mois de trêve au Tigré, il y a quand même eu des signaux positifs, notamment la libération de responsables du TPLF par le gouvernement éthiopien. Est-ce qu’on ne peut pas espérer une reprise de ces négociations ?

Je voudrais nuancer cette idée de points positifs à travers la libération de gens qui ont été présentés comme des cadres du TPLF, parce qu’on pense notamment à Sebhat Nega qui est certes un cadre historique, mais quand il a été arrêté, il n’avait plus de responsabilités dans le parti. Et d’autres personnes, qui avaient toujours des responsabilités dans le parti et qui ont été arrêtées, demeurent, elles, détenues par le gouvernement fédéral. Donc, ce pas en avant qui avait été fait par le gouvernement fédéral en janvier 2022 était plus symbolique qu’autre chose.

Surtout parce que le gouvernement fédéral a maintenu ce blocus sur le Tigré, un blocus humanitaire qui a empêché l’aide d’arriver, et donc on a une famine qui a toujours lieu au Tigré et on a l’essentiel de la population de la région, très largement rurale, qui a un besoin d’aide alimentaire majeure pour ne pas mourir.

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Donc, pour vous, la paix passera par la levée du blocus et peut-être la nomination d’un nouveau médiateur ?

Du côté du gouvernement du Tigré, ils ont été assez clairs là-dessus. Debretsion Gebremichael, le secrétaire général du TPLF, a bien dit dans un communiqué la semaine dernière qu’ils avaient le choix entre mourir de faim ou se battre pour leur dignité. Donc, à moins qu’ils soient anéantis militairement, il me semble que, oui, un nouvel émissaire qui serait jugé plus impartial par les Tigréens est nécessaire.

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