Reportage international

Russie: «C’est une humiliation quand l’État vous dit “tu es un ennemi”» (2/4)

Audio 02:30
Image tirée d’un journal de Dojd, diffusé sur internet. Le média a été qualifié d’« agent de l’étranger » par le gouvernement russe.
Image tirée d’un journal de Dojd, diffusé sur internet. Le média a été qualifié d’« agent de l’étranger » par le gouvernement russe. © Dojd/Capture d'écran

Le 20 août dernier, la chaîne de télévision Dojd, créée en 2010, a été désignée « agent de l’étranger ». C’est le média indépendant le plus important de Russie. Entretien avec Tikhon Dziadko, rédacteur en chef.

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RFI : Quel est l’impact de votre classification le 20 août dernier comme agent de l’étranger ?

Tikhon Dziadko : La situation est meilleure que celle à laquelle on aurait pu s’attendre : pour le moment nous n’avons pas de problème financier. Certains nouveaux projets ont certes été mis en pause, mais tous nos partenaires (deux sociétés d’électroménager haut de gamme et une banque privéeNDLR) restent, et nous avons reçu beaucoup de dons des téléspectateurs, ce qui nous aide beaucoup.

Il faut souligner que Dojd est un média atypique en Russie : c’est un média indépendant qui vit à 90 % de ses abonnements et dons. Depuis 2014 et notre expulsion du réseau du câble et du satellite (Dojd diffuse désormais sur Internet), nous avions déjà perdu beaucoup de partenaires financiers, car c’était une décision politique. Les partenaires courageux qui sont restés représentent aujourd’hui 10 % du budget. Pour eux, le fait que nous soyons classés agent de l’étranger ne change rien. C’était déjà difficile de travailler avec nous avant cela.

Et pour vos sources ?

C’est la même chose. Presque tous les représentants de Russie unie (le parti au pouvoir) ne parlent plus à Dojd depuis cette année, parce qu’ils n’aiment pas nos questions. Ils aiment la communication, les chaînes d’État où ils peuvent dire tout ce qu’ils veulent.

La présidente de la commission électorale a garanti la semaine dernière que les médias classés « agent de l’étranger » seraient normalement accrédités comme les autres pour suivre les élections.

Oui, même dans cette législation qui est affreuse, il n’y a rien qui dise qu’un média « agent de l’étranger » n’a pas le droit de couvrir les élections. Le fait que nous soyons classés de la sorte est très grave, mais les conséquences aujourd’hui sont surtout l’incertitude, nous ne savons pas ce qui peut se passer.

En fait, il y a plusieurs conséquences concrètes avec ce classement. Sur le papier, c’est surtout formel : nous devons utiliser 24 mots chaque fois que nous publions quelque chose (un message en lettres capitales avertissant que le contenu vient d’un média agent de l’étranger, NDLR), et tous les trois mois nous devons présenter une documentation sur nos dépenses. Techniquement, c’est tout. C’est pour ça que les représentants du gouvernement disent : il n’y a pas de problèmes avec ce statut, car c’est tout ce que vous avez à faire. Mais c’est juste une partie de la vérité, car il y a d’autres conséquences possibles.

Si quelqu’un ici dans la rédaction oublie d’utiliser ces 24 mots, par exemple au Web quand on poste une story Instagram en vidéo, c’est une amende : la première fois 200 000 roubles (le montant du salaire médian mensuel en Russie est d’environ 30 000 roubles, NDLR), la deuxième, 1 million, la troisième 5 millions ! Avec aussi le risque de l’ouverture d’une enquête pénale pour moi ou la propriétaire.

L’autre conséquence n’est pas formelle. Il faut comprendre que quand l’État dit que quelqu’un est agent de l’étranger, cela signifie qu’on est l’ennemi de l’État, qu’on travaille pour quelqu’un d’autre. Un partenaire veut-il être associé à un ennemi de l’État ? Par exemple l’entreprise qui est propriétaire des bureaux ici, ou celle qui assure l’Internet ou la transmission satellite, veut-elle être associée à ça ? Devenir elle aussi ennemie de l’État ? Parce que c’est ça la logique d’un État autoritaire. Les conséquences informelles sont majeures.

Encore une chose importante : c’est une décision politique. Selon cette loi, en réalité chaque média russe et même presque chaque citoyen russe peut être désigné agent de l’étranger, même Russia Today et l’agence Tass. Mais ils ne l’ont pas été. Donc, comme c’est une décision politique, peut-être qu’il faut s’attendre à d'autres nouvelles actions. Si le fisc ou l’inspection du travail débarque ici, c’est très facile de fermer l’entreprise si on le veut. Nous ne savons pas si cette classification, c’est juste un pas après lequel il faut en attendre d’autres, ou si ça va s’arrêter là. C’est le problème avec cette loi. Nos partenaires financiers nous ont dit « tout va bien », mais ça ne veut rien dire.

Comment vous et vos équipes travaillez avec cette pression ?

Bien sûr, c’est une situation stressante. Mais il faut comprendre que nous avons reçu beaucoup de soutien de nos téléspectateurs. Des messages et des lettres chaque jour et un soutien financier ; ces dons et souscriptions signifient que ce que nous faisons est très important pour eux. Il y a des gens prêts à payer pour ce que nous faisons.

Mais en même temps, c’est une humiliation quand l’État vous dit « toi, tu es un ennemi ». Mais ce n’est pas vrai ! Moi par exemple, je suis absolument sûr que je suis un patriote, et je sais que tous les gens qui travaillent ici sont 100 % patriotes, tout ce que nous avons fait ces onze dernières années, c’est pour rendre la vie ici meilleure qu’hier.

Et quand la réponse est que nous sommes des agents de l’étranger, cela veut dire quoi ? Nous, nous sommes les agents de nos téléspectateurs, moi je le suis de ma famille, de mes enfants, qui habitent ici, font leurs études ici. Les enfants de beaucoup de gens qui travaillent pour ce gouvernement qui nous a nommés « agent de l’étranger », eux, font leurs études à l’étranger. J’ai donc une question : qui est « agent de l’étranger ? »

Les élections sont très proches. Avez-vous dû adapter votre couverture ?

Nous n’avons rien changé. Nous avons été qualifiés « agent de l’étranger » le 20 août, et notre politique éditoriale du 19 août et celle du 21 est la même.

Ce sont les premières élections depuis la fin de l’Union soviétique où les médias indépendants seront autant en difficulté. Qu’est-ce que cela dit, pour vous, de ce que traverse la Russie en ce moment ?

Ça dit que le pouvoir russe a décidé de changer la vie ici. Le pouvoir a décidé d’arrêter de prétendre qu’ici, c’est une démocratie. Les amendements à la Constitution, les protestations en Biélorussie, la tentative d’attenter à la vie d’Alexeï Navalny et son retour ici en Russie, tout ça fait que je pense que le pouvoir a décidé au début de l’année d’arrêter de faire semblant et c’est pour ça que le régime est devenu plus dur, qu’on a arrêté beaucoup de gens, d’hommes politiques indépendants, nommés beaucoup d’organisation et médias « agent de l’étranger » et que beaucoup de gens ont quitté le pays.

En 2021, le régime a changé de nature par rapport à l’année dernière, et bien sûr, c’est difficile de travailler dans cette atmosphère. Mais encore une fois, il y a 15 ou 16 millions de gens qui regardent Dojd chaque mois, c’est pourquoi même dans ces conditions nous devons continuer ce que nous faisons.

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