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Reportage international

Isolés en Antarctique en pleine crise du coronavirus

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La base de Concordia en plein milieu de l'Antarctique où il fait -73 degrés, quand il fait beau et qu'il n'y a pas de vent.
La base de Concordia en plein milieu de l'Antarctique où il fait -73 degrés, quand il fait beau et qu'il n'y a pas de vent. Sylvain Guesnier

Ils vivent cette crise sanitaire internationale totalement isolés dans une région hostile de l’Antarctique. Douze scientifiques et techniciens sont actuellement coupés du monde, volontairement, dans la station de recherche franco-italienne Concordia. Une base située sur une épaisse couche de glace au point le plus haut de l’Antarctique. Marie Normand a pu joindre deux membres de l’équipe, dont la mission doit - normalement - s’achever au mois de novembre.

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« Aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup de vent, il fait relativement bon : -73 degrés celsius », sourit Sylvain Guesnier. Le Brestois de 39 ans est chef centrale à Concordia. Depuis son arrivée au mois de novembre, il est chargé, avec trois autres techniciens, d’assurer la production d’électricité, de chauffage et d’eau douce. Une mission essentielle dans cette station de recherche franco-italienne située au beau milieu du plateau Antarctique et totalement coupée du monde pendant neuf mois.

« A partir de mi-février, quand les températures passent en dessous de -55°C, il n’y a plus aucun avion pour nous ravitailler, et plus aucun moyen de transport. Même en cas de blessure, il n’y a pas d’évacuation sanitaire possible. Tout simplement parce qu’il fait beaucoup trop froid pour qu’un avion puisse se poser ou qu’un véhicule terrestre vienne nous rejoindre », explique-t-il. « Il faut donc maintenir les équipements en état, notamment les groupes électrogènes, et anticiper les pannes. Si on se retrouvait sans chauffage pendant plusieurs heures, on serait dans une situation critique ».

« Personne n’a pu amener le Covid19 ici »

Au mois de mai, même le soleil se fait rare. L’équipe d’hivernants, composée de 12 personnes - six Français, cinq Italiens et un néerlandais – vient d’entamer la nuit polaire. « Notre dernier soleil ? On l’a aperçu le 5 mai. Depuis, on a encore quelques lueurs autour de midi, mais il fait nuit environ 22 heures par jour », raconte Sylvain Guesnier. Les moyens de télécommunication sont aussi limités. « On reçoit le journal Le Monde quelques fois et l’internet est très lent. On a donc appris l’ampleur de cette pandémie avec un peu de retard », ajoute le chef centrale. « Forcément on se sent un peu moins concernés que si on était en permanence dans un flot d’information. J’ai compris mi-mars qu’il se passait quelque chose d’important ».

Sylvain Guesnier, chef centrale.
Sylvain Guesnier, chef centrale. Sylvain Guesnier

La station Concordia est implantée au « dôme C », le point le plus haut de l’Antarctique. La première côte est à plus de 1 200km, la prochaine base habitée à plus de 700km. Bref, pas âme qui vive, à part quelques manchots. Un isolement salutaire en pleine pandémie. « Personne n’a pu amener le Covid19 ici. Etant données les températures, rien ne peut survivre dehors. Donc on est plutôt bien ici ! L’Antarctique est le seul continent à ne pas être touché par la pandémie », commente Camille Bréant, 30 ans, chimiste glaciologue pour la partie italienne de la mission. « Nos familles nous disent qu’on est partis la bonne année et qu’ils sont encore plus confinés que nous ! »

Le soulagement d’échapper au virus a vite fait place à l’inquiétude de savoir ses proches confrontés à la pandémie. Ce sont d’abord les hivernants italiens qui ont accusé le coup, notamment l’une des médecins du groupe. « En temps normal, elle est anesthésiste en réanimation dans le nord de l’Italie, une région particulièrement touchée par le Covid19, explique la scientifique. C’était donc compliqué à vivre pour elle. Elle se sentait un peu inutile ici à Concordia, en apprenant que tous ses collègues étaient sur le pied de guerre, que la situation était horrible là-bas ».

« Au téléphone, avec nos proches, le virus est omniprésent »

L’inquiétude gagne progressivement le reste de l’équipe. Pour se soutenir, un groupe de parole a été mis en place tous les lundis soirs. « On discute beaucoup entre nous, on fait aussi des Skype avec nos familles, détaille Camille Bréant. On fait aussi énormément de jeux tous ensemble, des blind tests, des soirées déguisées à thèmes, pour se changer les idées. Même si bien sûr on continue à y penser. Heureusement aucune de nos familles n’a été touchée par le coronavirus ».

Sylvain Guesnier explique que la crise a modifié ses rapports avec ses proches. « Quand je les ai au téléphone, on parle beaucoup du virus, de la nécessité de sortir dehors ou pas. C’est un sujet omniprésent, alors que moi je ne vis pas vraiment la situation. Nous, notre confinement à Concordia est volontaire, on savait très bien à quoi s’attendre, alors que le confinement vécu en Italie et en France était imposé et donc probablement moins facile à vivre ».

Camille Bréant, 30 ans, est chimiste glaciologue.
Camille Bréant, 30 ans, est chimiste glaciologue. Sylvain Guesnier

En parallèle, le travail continue. Camille Bréant, tombée amoureuse de l’Antarctique lors d’un premier séjour dans le cadre de son doctorat, est chargée pendant un an d’étudier l’impact de l’homme sur le climat. Son travail consiste à faire des relevés, à changer des filtres, pour étudier les aérosols, ces fines particules en suspension dans l’air. « Je fais aussi des prélèvements de neige et chaque mois, on creuse à 1m20 avec la deuxième glaciologue, pour récupérer des échantillons qui sont stockés, puis envoyés et analysés en France et en Italie », explique-t-elle.

La scientifique estime qu’il sera probablement possible d’observer en Antarctique les effets des mesures de confinement à travers le monde… mais pas avant plusieurs dizaines d’années. « On pourra le voir lorsque l’air de notre atmosphère sera piégé dans les glaces, explique-t-elle. Le problème c’est qu’on ne pourra pas dire à quelle année exacte correspond le prélèvement. Ce confinement fera peut-être juste baisser la moyenne des émissions de gaz à effet de serre des 30, 40 ou 50 dernières années ».

Un retour retardé ?

Si la pandémie n’a pas d’impact direct sur la mission des hivernants de la base Concordia, elle pourrait compliquer le retour de l’équipe, prévu au mois de novembre. Plusieurs autres missions scientifiques sont déjà impactées par la crise sanitaire. « A Concordia on est à l’abri de tout virus, donc nos défenses immunitaires baissent sensiblement. Comment allons-nous être protégés au moment du retour en novembre, lorsque nous serons projetés dans ce monde avec de nouveaux virus ? » s’interroge Sylvain Guesnier. De nombreuses autres questions se posent sur le plan logistique. « Les pays par lesquels nous devons passer, notamment la Nouvelle Zélande et l’Australie, ne sont pas prêts de rouvrir leurs frontières. Pour l’instant on en parle en rigolant », tempère Camille Bréant.

La fenêtre pour rentrer est pourtant assez courte : il n’est possible de quitter la base Concordia qu’entre novembre et février, lorsque les températures sont un peu plus clémentes. Pas question, en tout cas, de rempiler pour une année supplémentaire. « On pourrait tenir niveau stocks, réfléchit la glaciologue. Mais les instituts polaires français et italiens n’autorisent pas deux hivernages d’affilée. C’est trop difficile physiquement et psychologiquement ».

Pour suivre l’équipe de la station Concordia :

Le blog de Sylvain Guesnier, chef centrale : https://www.polarmood.com/

Le compte Instagram de Wenceslas Marie Sainte, électronicien

12 personnes vivent en autarcie pendant 9 mois. L'équipe a mis du temps à comprendre l’ampleur de la pandémie, en raison de moyens de communications limités.
12 personnes vivent en autarcie pendant 9 mois. L'équipe a mis du temps à comprendre l’ampleur de la pandémie, en raison de moyens de communications limités. Sylvain Guesnier

 

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