Reportage France

Portrait: le virus comme moteur de la recherche pour la sociologue Simeng Wang

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La sociologue Simeng Wang.
La sociologue Simeng Wang. RFI / Agnès Rougier

Simeng Wang, sociologue chargée de recherche au CNRS, est originaire de la ville de Wuhan, en Chine, où a débuté la pandémie de Covid-19 à l’automne dernier. Dans son travail, elle observe les expériences migratoires par le prisme de la santé mentale, en particulier dans la diaspora chinoise en France.

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Pour Simeng Wang, qui étudiait déjà les migrations internationales et la santé dans un monde globalisé, la crise sanitaire du coronavirus est un accélérateur de prise de conscience. Et donc de la recherche en sociologie.

La science et le destin

Avant de venir à Paris en 2014 pour soutenir sa thèse à l’École normale supérieure, la jeune Simeng Wang, dont la famille entretenait depuis des générations un goût pour les cultures étrangères, a appris le français au lycée international de Wuhan, dans la province du Hubei en Chine. Dès la licence, puis le master en sociologie à l’Université de Tsinghua à Pékin, la santé l’intéressait et elle a choisi de travailler sur la dimension collective et sociale des souffrances mentales ; d’abord dans un hôpital psychiatrique à Pékin, sur l’entraide entre patients diagnostiqués dépressifs, puis pour son sujet de doctorat, qui portait sur les souffrances psychiques des immigrés chinois et leurs descendants en région parisienne.

Pour Simeng Wang, rien n’est hasardeux dans un parcours scientifique. D’abord, l’histoire de sa famille, déclassée pendant la révolution culturelle, puis le contexte social, ont largement pesé sur ses choix.

Être le sujet de ses propres recherches

En travaillant aujourd’hui sur la communauté chinoise à Paris, Simeng Wang est aussi son propre sujet de recherche. Ce n’est pas un problème pour les sociologues qui pratiquent « l’observation participante ».

Simeng Wang s’appuie sur le travail du sociologue Pierre Bourdieu : « On ne peut pas se détacher de ce qu’on observe, sinon on perd la richesse de la sociologie qualitative proche de l’anthropologie (…) Et pour faire des analyses fines sur des questions de recherches qui nous concernent », affirme-t-elle, « c’est important de faire une auto-analyse ».

Et cette démarche fonctionne dans les deux sens : d’un côté, son vécu lui offre des clés d’analyse, de l’autre, l’observation dans le cadre de ses recherches lui procure une forme de « thérapie scientifique ».

La crise sanitaire arrive 

Déjà fin 2019, Simeng Wang suivait dans la presse chinoise l’apparition du coronavirus en Chine et l’évolution de l’épidémie. Ayant toujours de la famille et des amis à Wuhan, elle ressentait leur désarroi et une grande inquiétude. Ici, on n’en parlait pas encore et jusqu’à ce que la France soit touchée gravement, Simeng Wang avait l’impression de vivre dans deux mondes parallèles. Puis le virus arrivant, comme ses compatriotes, elle a fait l’expérience d’un regain de racisme anti-asiatique (« virus chinois », « péril jaune »…).

En parallèle, la sociologue a observé la constitution de réseaux d’entraide face à la crise, au sein de la diaspora, démontrant les interactions possibles, à la fois entre des sociétés éloignées et au sein même de la société française, notamment par l’entremise des professionnels de santé d’origine chinoise travaillant dans les hôpitaux parisiens, activement impliqués dans l’organisation du soin et l’aide humanitaire. 

S’impliquer

C’est d’abord comme citoyenne que Simeng Wang s’est impliquée dans la crise. En juin, la chercheuse a été auditionnée à l’Assemblée nationale dans le cadre d’une mission d’information sur le racisme anti asiatique : « Même si c’est douloureux de voir que ce type de comportement se répète au quotidien, je suis assez optimiste, j’ai l’impression qu’on est à un tournant. Le Covid-19 a tellement exacerbé le racisme anti-asiatique que maintenant on peut en parler ».

Et depuis avril 2020, un double financement de l’Agence nationale de la recherche et de l’Université du Yunnan lui permet de conduire un programme de recherche : MigraChiCovid, « Migrations chinoises en France face au Covid-19, émergence de nouvelles solidarités en temps de crise ».

Ce programme se décline en trois volets : le rôle des personnels de santé d’origine chinoise en France, l’analyse des vécus de racisme et discrimination, l’étude de la mutation des rapports au pays d’origine chez les migrants chinois et leurs descendants.

Un virus accélérateur de changement

« Les moments de crise sont souvent féconds pour faire avancer la société », nous dit la sociologue, « ce sont des accélérateurs pour la compréhension des phénomènes sociaux ». Aujourd’hui « c’est très important de réfléchir maintenant dans quel monde d’après on a envie de vivre ensemble, pour les chercheurs comme pour les citoyens ».

À travers les résultats des virologues, on sait que le virus peut revenir. Il va donc falloir apprendre à vivre avec. Simeng Wang voit cette crise comme l’occasion de changer de style de vie, devenir plus sensible aux problèmes environnementaux et sociétaux, et globalement plus attentifs envers les populations précaires et discriminées, qu’elles soient handicapées, en migration, ou tout simplement de milieux populaires.

Écriture et liberté

Simeng Wang a toujours été attirée par l’écriture. Son dernier livre :  Illusions et souffrances, les migrants chinois à Paris , paru en 2017 aux éditions rue d’Ulm, était issu d’un travail sociologique, mais elle ambitionne de publier un roman un jour, en France ou ailleurs.

À la question : « Dans quelle langue écrivez-vous ? », elle répond : « J’ai commencé à écrire en français, mais il manque quelque chose de naturel. Si je veux nouer une intimité avec les mots, c’est plus facile en chinois, mais je viens d’une société où il y a beaucoup de non-dits, je ne me sens pas libre de m’exprimer librement. Ca résume ma propre posture entre les deux sociétés. »

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