Accéder au contenu principal
Chemins d'écriture

La Mauricienne Ananda Devi raconte le « Fardo » millénaire des femmes

Audio 03:39
La romancière mauricienne Ananda Devi.
La romancière mauricienne Ananda Devi. RFI

Le nouveau livre sous la plume de la romancière mauricienne Ananda Devi n’est pas un roman, mais un exercice original d’écriture publié en coédition avec le musée des Confluences à Lyon. Inspiré de la rencontre de l’auteure avec la momie d’une femme péruvienne, précolombienne, qui a vécu il y a trois mille ans, Fardo est un texte à mi-chemin entre anthropologie, histoire et réflexion sur l’art et l’écriture. Original dans sa forme, ce livre renoue toutefois avec les thématiques obsédantes de l’œuvre d’Ananda Devi, qui vont de la condition féminine à la violence sociale, en passant par la prise de parole par ceux qui n’ont pas droit à la parole.  « Chemin d’écriture » brosse le portrait de cette autrice prolifique et féministe qui a fait de la littérature son outil d’exploration des continents de souffrances.

Publicité

« Mon chemin d’écriture a été une ligne droite dans le sens où à partir du moment où je me suis mise à écrire, c’est-à-dire dès l’enfance, je n’ai jamais arrêté, confie Ananda Devi. L’écriture a rempli ma vie pendant presque six décennies. Mais le chemin n’a pas été une ligne droite dans le sens où la publication n’a pas été facile. J’ai eu un parcours d’écrivain difficile avec des moments de découragement. Mais maintenant, je suis arrivée à un point où je peux dire que j’ai quand-même bien travaillé. Si je devais mourir demain, je ne le regretterais pas parce que j’ai beaucoup laissé derrière moi, j’ai beaucoup créé aussi. »

« Ananda Devi est la voix de Maurice », a écrit Jean-Marie Le Clézio, Prix Nobel de littérature. Auteur de dix-huit livres de fiction, cinq recueils de poésie et de nombreux essais, la romancière est l’une des écrivaines majeures de langue française. Depuis Solstices, son premier recueil de nouvelles qu’elle a publié au sortir de l’adolescence, Devi s’est imposée dans le champ littéraire francophone, faisant entendre à travers ses récits brefs et toujours intenses la voix étouffées des femmes, des exclus, des êtres crépusculaires privés de parole dans la société patriarcale mauricienne où elle a grandi. L’écrivaine aime répéter que Maurice est la « source inépuisable de son inspiration », cette île paradisiaque dont elle explore à longueur de pages son enfermement insulaire, générateur de tourments et de violences qui ne sont pas seulement géologiques.

L’Inde et ses légendes

Les livres d’Ananda Devi racontent aussi l’Inde dont sont originaires ses ancêtres venus travailler il y a deux siècles dans les champs de canne, espérant trouver, comme tant de migrants, des poudres d’or sous les rochers de ce pays lointain et mystérieux.
La romancière se souvient de son enfance à la maison familiale de Trois-Boutiques, lieu-dit à Maurice où la mémoire de la patrie originelle était préservée à travers son folklore et les traditions ancestrales. Elle se souvient de sa mère racontant à la tombée de la nuit les légendes empruntées aux épopées du Ramayana et du Mahabharata, équivalentes indiennes de l’Iliade et l’Odyssée.

«  Qui plus est, la romancière se souvient, ma mère avait une manière féministe de raconter les légendes. Par exemple, dans le Ramayana, l’héroïne Sita est accusée par son mari, Rama, d’infidélité. Elle doit alors prouver sa pureté en marchant sur le feu. Si elle sort vivante de cette épreuve sans être brûlé, c’est la preuve qu’elle était pure. Ma mère disait que si Rama était bien cet être divin que l’on dit, il n’aurait pas demandé à sa femme de prouver sa fidélité. Il l’aurait su et ne l’aurait pas soumise à cette humiliation. Cette interprétation était très importante pour moi car elle m’a appris à ne pas prendre les histoires au pied de la lettre. »

Ces récits d’oppression et de résistance revisités nourrissent aujourd’hui les histoires que fait entendre la romancière à son tour. Dans Le voile de Draupadi, l’un des premiers romans qui a fait connaître Ananda Devi en 1993, elle met en scène un personnage de femme obligée de marcher sur le feu et ses braises dans l’espoir d’obtenir le rétablissement de son enfant malade. Le garçon mourra quand même, malgré l’accomplissement du rituel sacrificiel par la mère, comme le veut la tradition. Moi, l’interdite raconte les heurs et malheurs d’une femme au bec de lièvre rejetée par sa famille de peur que sa malformation ne porte malheur aux siens. Dans Eve de ses décombres, roman couronné par le prix des Cinq continents de la francophonie, la Mauricienne entraîne ses lecteurs dans le monde des exclus et des marginaux, privés d’horizon. « Un jour, on se réveille et l’avenir a disparu », se lamente l’un des personnages.

Une lucidité pénétrante

C’est une œuvre à la fois tragique et poétique que celle d’Ananda Devi, qui éclaire avec une lucidité pénétrante les paradoxes de la société mauricienne post-coloniale et pluriethnique, qui n’a pas encore fait tout à fait la paix avec sa mémoire esclavagiste et qui laisse, malgré sa prospérité manifeste, tant d’hommes et de femmes sur les bas-côtés des chemins qui mènent vers les hôtels 5 étoiles et les terrains de golf. Ce qui frappe dans l’œuvre d’Ananda Devi, c’est sa profonde cohérence.

« Ce qui fait la cohérence de mon œuvre, explique l’auteur, c’est peut-être ma recherche des voix qui ne sont pas entendues généralement. Depuis mes premiers romans, mes personnages sont souvent physiquement incapables de parler. Un de mes personnages est atteinte d’un bec de lièvre, ce qui l’empêche de parler normalement. Une autre de mes héroïnes devient muette, une autre folle et que personne ne l’écoute. Mes personnages sont emmurés dans leur silence. Moi, en tant qu’écrivain, ce que je vais chercher à faire, c’est justement de briser ce silence et de faire parler les personnages. Je crois que c’est un peu le fil conducteur de tous mes romans, de faire entendre des voix fortes qui sont interdites d’expression dans le champ social. D’autre part, il y a aussi mon amour de la langue et de la poésie. D’un côté, la violence extrême de la société et de l’autre la fluidité de la poésie, la musicalité. Ce sont les deux pendants de mes romans qui permettent à mes lecteurs de ne pas s’arrêter à la noirceur de la vie pour jouir de la poésie. »

Anthropologue de formation et féministe par conviction, Ananda Devi est sans doute la meilleure exégète de son propre œuvre dont les inspiratrices ont pour nom Virginia Woolf, Elfriede Jelinek et surtout l’Africaine-Américaine Toni Morrison. Longtemps, la Mauricienne a gardé sur sa table de travail une photo de l’auteur de « Song of Solomon » et de « Beloved », tentant de s’imprégner de sa prose cadencée et féroce pendant ses heures d’écriture. Elle y est souvent arrivée, même si Ananda Devi est assaillie de doutes chaque fois qu’elle se lance dans un nouveau projet, inquiète de ne plus trouver de sujet à la hauteur de son idéalisme littéraire et esthétique.

« Pour tout écrivain, ajoute l'auteur, le prochain livre est toujours un inconnu. Cette énergie qui nous habite quand on est en train d’écrire un livre, cette énergie, du moins dans mon cas, retombe une fois le livre terminé et ne va se renouveler qu’avec le prochain livre. Or, comme quand j’écris, je tente d’aller toujours un peu plus loin qu’avant, non seulement sur le plan des sujets, mais aussi en ce qui concerne la manière d’écrire, en essayant d’aller chercher l’inspiration très profondément en moi et hors de moi, chaque fois que j’ai terminé un livre, je me dis que je ne sais pas si j’aurais une nouvelle  inspiration, si je pourrais trouver quelque chose qui sera à la hauteur. Et, avec le temps qui passe, cela devient encore plus urgent. Cette question lancinante : est-ce que j’ai dit tout ce que j’avais à dire ? Est-ce que j’aurais le temps ? Ou ne serais-je pas plutôt dans un état de déssèchement, un peu comme une momie figée dans son attente de l’étincelle et d’énergie  ?  »

« Fardo »

"Fardo" est le dernier titre sous la plume de la romancière Ananda Devi.
"Fardo" est le dernier titre sous la plume de la romancière Ananda Devi. Cambourakis

Une crainte injustifiée, comme en témoigne Fardo, le dernier titre sous la plume de cette écrivaine talentueuse. A mi-chemin entre récit et réflexion, Fardo s’inspire de la figure hiératique d’une femme précolombienne dont Devi a croisé le chemin au détour des couloirs d’un grand musée à Lyon où est préservée la momie de cette tisserande d’Yschma.

Tenant dans une main des fuseaux, et des plumes d’oiseaux marins dans l’autre main, enveloppée dans sa protection textile appelée « fardo » avec un « o », cette femme débarquée par-delà des millénaires interpelle l’auteur qui voit en elle l’ancêtre des héroïnes de ses romans courbées sous le fardeau social. Conteuse hors pair, la Mauricienne Ananda Devi tisse avec les vestiges de la vie des récits intemporels, faisant parfois entrevoir derrière le « fardo » le chatoiement des plumes comme autant de promesses du bonheur à construire.


Fardo, par Ananda Devi. Co-édition Cambourakis et Musée des Confluences, 9 euros, 65 pages.

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.