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Invité Afrique

Lac Tchad: des groupes armés ont gagné en «professionnalisme» en s'affiliant à l'EI

Audio 04:57
Des troupes nigérianes célèbrent leur victoire après avoir repris un territoire à Boko Haram, en 2015.
Des troupes nigérianes célèbrent leur victoire après avoir repris un territoire à Boko Haram, en 2015. Getty Images
Par : Bineta Diagne
11 mn

Quels bénéfices les groupes jihadistes tirent-ils de leur franchise avec le groupe État islamique (EI) ? Dans un rapport publié récemment, l’International Crisis Group (ICG) s’intéresse au cas du lac Tchad, où des groupes armés ont prêté allégeance à l’EI. Ce document s’appuie notamment sur les témoignages de seize repentis de Boko Haram et du groupe État islamique en Afrique de l’Ouest. Pour en parler, Vincent Foucher, chercheur au CNRS et auteur de ce rapport pour l’ICG, répond aux questions de RFI.

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RFI : Vous dites que les groupes djihadistes dans le lac Tchad ont bénéficié de conseils idéologiques et opérationnels de l’Etat islamique (EI). En sait-on davantage sur le contenu de ces formations ?

Vincent Foucher : Avant même de prêter allégeance à l’Etat islamique (EI), Abubakar Shekau [leader de la secte islamiste Boko Haram] était engagé dans des discussions avec l’Etat islamique sur la doctrine. Abubakar Shekau a dû produire le credo de l’organisation qui a été validé par l’Etat islamique. Puis il y a eu des conseils, des conseils tactiques parfois assez précis, mais aussi des conseils matériels : comment fabriquer par exemple des munitions à partir d’obus, comment fabriquer des balles de AK-47, comment utiliser un drone, non armé, un petit drone commercial. Mais aussi des conseils plus structurels : comment organiser l’armée, mettre en place un service de renseignements. Pour toute une série d’aspects, l’État islamique a fait passer des messages. Et il l’a fait à la fois à distance avec notamment des vidéos, des tutoriels, et puis aussi un peu de près puisqu’il y a eu, au moins une fois, une équipe de plusieurs membres de l’État islamique dont un apparemment était en provenance de Libye qui est venu passer plusieurs mois auprès des djihadistes du lac Tchad pour les observer et puis pour les former.

Qu’est-ce que cela a changé dans la stratégie adoptée par ces groupes jihadistes dans le lac Tchad ?

Le changement n’a pas été immédiat sous [Abubakar] Shekau parce qu’il était très réticent à cette immixtion de l’État islamique. Donc Shekau a contenu un peu leur mise en œuvre, l’a limitée. Quand le mouvement de Shekau s’est cassé en deux en 2016, la branche dissidente qui est restée sous le drapeau de l’État islamique a mis en œuvre ses suggestions de manière assez forte. Et on a bien vu d’ailleurs que cela s’est accompagné d’une amélioration de son efficacité. Et c’est aujourd’hui la branche la plus active, la plus efficace. Le groupe de Shekau est vraiment beaucoup moins significatif au plan militaire, beaucoup moins dangereux pour l’armée nigériane que l’Iswap [État islamique en Afrique de l'Ouest].

Quelles différences justement note-t-on entre l’Iswap et Boko Haram sur le terrain ?

Il y a des symptômes très spectaculaires. Par exemple, le comportement face aux civils est très différent. Pour Abubakar Shekau, tous les civils qui ne sont pas ses fidèles, y compris s’ils sont musulmans, sont des cibles légitimes. Pour la faction liée à l’État islamique, l’Iswap, on essaye de ménager les relations avec les civils musulmans parce qu’on en a besoin pour commercer, on espère éventuellement à un moment ou un autre les recruter. On ménage beaucoup plus les musulmans non affiliés. On n’utilise pas de jeunes femmes pour mener des attentats à la bombe, on est beaucoup moins violents. On concentre l’effort sur les militaires, même s’il y a quelques opérations assez spécifiques contre les civils. On a une autre manière de procéder. Et puis, on est beaucoup plus efficace : les pertes militaires ont beaucoup monté à partir de 2016 et c’est largement du fait de l’Iswap.

D’après les témoignages que vous avez recueillis, l’État islamique n’envoie pas directement des armes, mais de fortes sommes d’argent, entre 10 000 et 100 000 dollars toutes les deux semaines. Sait-on à quoi cet argent a servi ?

Je dois préciser, ces entretiens parlent de la situation jusqu’au début de l’année 2018, au moment où les derniers de ces repentis ont quitté l’organisation. Alors oui, effectivement, il y a eu des transferts financiers. Il n’y a pas eu de transferts d’armes : les armes sont prises localement lors des combats contre les forces des États du lac Tchad. Cet argent sert à acheter des fournitures, du matériel électronique, des véhicules, de l’essence, et il sert aussi à racheter aux combattants leur part du butin. Puisqu’en fait, les combattants ont une part du butin par les armes et les véhicules qu’ils saisissent au combat. Et donc, l’organisation en rachète une partie aux combattants pour alimenter son arsenal central.

Quand on regarde justement ce système adopté par la branche Iswap, est-ce que ce système qui est finalement beaucoup plus organisé, voire même « ancré » dans les villages, est-ce que ce n’est pas ça aujourd’hui le nœud des résistances auquel la Force multinationale mixte (FMM) se heurte sur le terrain pour le lac Tchad ?

C’est évidemment une des difficultés qu’ils rencontrent maintenant, mais ils font face à une force beaucoup plus professionnelle qui fonctionne sur la base d’une armée permanente et non plus d’un modèle un peu plus milicien ou cosaque si on veut, qui était le modèle des forces de Shekau. Donc, des gens qui sont mieux entraînés, ils n’utilisent plus d’enfants-soldats, les unités sont mieux structurées et il y a cette base fiscale qui permet de tenir l’effort. C’est beaucoup plus difficile pour les États du lac Tchad de mener le combat.

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