Invité Afrique

François Soudan: «Béchir Ben Yahmed a été un témoin, un Africain dans le siècle»

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Béchir Ben Yahmed, dans son bureau à Jeune Afrique.
Béchir Ben Yahmed, dans son bureau à Jeune Afrique. © Bruno Lévy pour JA

Figure de la presse panafricaine, le fondateur du magazine Jeune Afrique, Béchir Ben Yahmed, s'est éteint ce lundi 3 mai à Paris à l'âge de 93 ans. Il était hospitalisé depuis fin mars après avoir contracté le Covid-19. Franco-Tunisien, Béchir Ben Yahmed avait fondé le magazine qui allait devenir « JA » en 1960, année de nombreuses indépendances africaines. Au début des années 2000, celui qui signait ses éditos « ce que je crois » a passé le relais à ses fils, Amir et Marwane, et au directeur actuel de la rédaction, François Soudan, interrogé par Amélie Tulet. 

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RFI : Vous avez travaillé aux côtés de Béchir Ben Yahmed pendant quarante ans. Que retenez-vous de l’homme de presse qu’il était ?

François Soudan : C’est un privilège d’avoir travaillé aux côtés de quelqu’un qui, pendant plus de six décennies, a été un journaliste, un patron de presse, mais aussi un témoin, un Africain dans le siècle. Béchir Ben Yahmed a connu Ben Barka, Ben Bella, Nasser, Nkrumah, Lumumba, Boumédiène… Mais aussi Che Guevara qu’il est allé rencontrer à Cuba avec Castro et Hô Chi Minh et Pham Van Dong rencontrés en pleine guerre du Vietnam, à Hanoï. On ne peut qu’être porté par ce genre de personnage, quand on est journaliste. D’autant plus quand on connaît l’histoire de Jeune Afrique, dont les premières signatures ont été Frantz Fanon, Kateb Yacine, Jean-Paul Sartre, Jean Daniel, à l’époque de la fin de la guerre d’Algérie. Béchir Ben Yahmed était un patron de presse extrêmement exigeant avec ses journalistes, mais également avec lui-même. Il ne s’est quasiment jamais arrêté de travailler.

Quelles étaient ses convictions ?

Elles se résument en quatre combats. Le premier combat –j’en ai parlé– c’est le moment de la guerre d’Algérie et de l’indépendance de la Tunisie. Il en a été, aux côtés d’Habib Bourguiba, l’un des principaux acteurs. Ce combat pour la décolonisation s’est poursuivi plus tard, avec le combat pour la décolonisation de l’Afrique, notamment portugaise et l’apartheid, etc. Il a été suivi par un deuxième combat dans les années 1970-1980, qui nous a valu beaucoup d’ennuis, d’ailleurs. C’était le combat contre les partis uniques, contre un certain nombre de dictatures assez féroces, qui sévissaient sur le continent. Je pense à Sékou Touré, en Guinée, notamment. Il y eut aussi Houphouët-Boigny, Mobutu, qui ont interdit Jeune Afrique, parce qu’ils voulaient tuer Jeune Afrique. Le troisième combat, c’est le combat pour l’indépendance économique du continent dans les années 1990-2000. Et plus récemment, notamment avec la fondation de La Revue, sorte de déclinaison mondialiste de Jeune Afrique, le combat pour l’inclusion du continent africain dans la mondialisation.

Béchir Ben Yahmed était un homme anticolonialiste et aussi anticommuniste…

Il était effectivement les deux à la fois. Anticolonialiste c’est évident, et anticommuniste à une époque où il y avait effectivement le camp dit des progressistes et le camp dit des pro-Occidentaux. Jeune Afrique était à la limite des deux. Plutôt du côté du camp des pro-Occidentaux, parce que Béchir Ben Yahmed a toujours considéré que le communisme était une aberration économique.

Jeune Afrique a été à plusieurs reprises critiqué pour ses publi-reportages ou ses choix éditoriaux jugés complaisants à l’égard de dirigeants africains. Comment Béchir Ben Yahmed défendait-il ses choix ?

Il assumait. D’abord, je pense qu’il ne faut pas avoir la mémoire courte. Ce journal a été l’objet de multiples saisies et interdictions de la part des pouvoirs. Je crois qu’aucun journal n’a été autant saisi et interdit que le nôtre dans les années 1970-1980. On a quand même eu quatre attentats aussi, entre 1961 et 1986, des attentats qui au début venaient de l’extrême-droite française. L’OAS le premier, le groupe Charlemagne le deuxième. D’autres ont été fomentés, manifestement, on le soupçonne, par Mouammar Kadhafi ou les services libyens. Jeune Afrique c’est un journal farouchement indépendant, qui ne repose sur aucun grand groupe financier, aucun État occidental. Béchir Ben Yahmed disait « des compromis, oui, mais pas de compromissions », dire toute la vérité, toujours et à chaque instant, pas forcément. Mais ne dire que la vérité, oui. Et tout simplement, parce que pour un journal comme le sien : indépendant, dont il a toujours été l’actionnaire majoritaire et dont la diffusion se faisait très majoritairement et toujours sur le continent africain, être en opposition frontale à tous les régimes en même temps aurait été totalement suicidaire.

Il lui a été notamment reproché sa proximité avec le clan Ben Ali, ancien dirigeant de la Tunisie…

Il avait une relation certes assez importante avec Zine el-Abidine Ben Ali, il l’a d’ailleurs à plusieurs reprises averti -y compris dans Jeune Afrique- du décalage qu’il pouvait y avoir entre l’évolution de la société tunisienne et le verrouillage qui existait au niveau des libertés. On lui a reproché aussi la relation qu’il a eue jusqu’à sa mort avec Alassane Ouattara, l’actuel président de la Côte d’ivoire. Mais il faut savoir qu’il connaissait Ouattara depuis l’époque où il était un simple chargé de mission à la BCEAO. Il était très fidèle en amitié. Extrêmement fidèle en amitié.

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