Les dessous de l'infox, la chronique

Guerre au Tigré : verrouillage de l’info et pseudo «fact checking»

Audio 02:26
Un tank des forces tigréennes abandonné près de Mehoni, dans le sud du Tigré, en Ethiopie, le 11 décembre 2020.
Un tank des forces tigréennes abandonné près de Mehoni, dans le sud du Tigré, en Ethiopie, le 11 décembre 2020. AFP - EDUARDO SOTERAS

Les informations en provenance du Tigré commencent à être de plus en plus nombreuses. Contrairement à ce qu’affirme le gouvernement éthiopien, la guerre a fait des victimes civiles et la situation n’est pas revenue à la normale. Près de quatre mois après le début du conflit, les témoignages se multiplient également sur la présence de troupes venues de l'Érythrée voisine.Cette chronique est réalisée en partenariat avec Lucas Bouguet, Solène Gardré et Chadi Yahya de l’EPJT, l'École publique de journalisme de Tours.

Publicité

Depuis fin novembre, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed assure que tout est revenu à la normale au Tigré. L’armée y a été envoyée début novembre pour contrer le Front de libération du Peuple du Tigré (TPLF), parti qui conteste l'autorité du gouvernement fédéral. La version du prix Nobel de la paix 2019 est aux antipodes des observations de Pekka Haavisto, le ministre des Affaires étrangères finlandais. Cette semaine, au retour d’une mission à Addis Abeba pour l’Union européenne, il déclarait : « La situation est militairement, humainement et sur le plan humanitaire, incontrôlable. »

Les informations ne remontent pas facilement du terrain, car les autorités éthiopiennes ont très vite verrouillé l’accès au Tigré. Au lendemain de l’offensive du 4 novembre, la presse internationale s’est vue contrainte d’obtenir une autorisation spéciale pour se rendre sur place. Autorisation délivrée au compte-goutte. La plupart des demandes restent sans réponse. Mais de plus en plus de témoignages font surface, des vidéos circulent sur les réseaux sociaux, qui montrent l’insécurité persistante au Tigré.

Des ONG font état de nombreuses victimes civiles. Dans un rapport publié ce vendredi, Amnesty International dénonce le massacre de centaines de civils lorsque les troupes éthiopiennes et érythréennes ont repris le contrôle de la ville d’Aksoum au nord du Tigré. L’ONG évoque les noms de 241 victimes, d’après les témoignages recueuillis auprès des survivants et témoins réfugiés du côté soudanais de la frontière. Mais il n’y a pas eu possibilité d’une évaluation indépendante sur le terrain.

Le 11 février, Human Rights Watch a documenté la mort de 83 civils et des milliers de déplacés dans les premières semaines du conflit. Ils seraient près de 60 000 à avoir fui au Soudan voisin. Par ailleurs, des violences sexuelles ont été commises. La ministre éthiopienne des Femmes l’a confirmé, ajoutant que les auteurs seraient traduits en justice. Mais pas question pour l’instant de désigner les responsables.

De nombreux témoignages désignent les troupes érythréennes

Officiellement, l’Éthiopie et l’Érythrée démentent une telle présence dans la région du Tigré. Pourtant, le journaliste érythréen Amanuel Ghirmai déclarait à RFI fin janvier que l’armée érythréenne contrôlait plusieurs villes de la région - Adoua, Shire et Adigrat - et des routes et des banlieues de Mekele, la capitale du Tigré.

Quoiqu’il en soit, les Etats-Unis et l’Union européenne disposent apparemment de suffisamment d’informations sur cette présence armée, puisqu’elles demandent son retrait. Le ministre finlandais qui était en mission pour l’Union européenne a déploré ne pas avoir reçu d e réponse claire du gouvernement éthiopien à ce sujet. Devant les journalistes à Bruxelles, il a évoqué le caractère sensible de la question des troupes érythréennes au Tigré.

De son côté, le rapporteur spécial de l'ONU sur les droits de l'homme dans le pays, le soudanais Mohamed Abiker, demande une enquête car il s’inquiète du sort des réfugiés érythréens. Présents dans le Tigré depuis 1993 après avoir fui la dictature d’Issayas Afewerki, ces réfugiés seraient menacés de retour forcé voir d’emprisonnement dans leur pays d’origine. Des images satellites de l’agence Bloomberg ont d’ailleurs permis de constater la destruction de deux des quatre camps de réfugiés érythréens. Mais ni l’Erythrée ni l’Ethiopie ne s’attardent sur le sujet.

Le gouvernement éthiopien se tourne vers les réseaux sociaux

Avec le compte State of Emergency Fact check (@SOEFactCheck) sur Tweeter et Facebook, les autorités prétendent informer sur les derniers développements au Tigré. En réalité, il ne s’agit nullement d’un compte de fact checking à proprement parler, mais d’un organe pro-gouvernemental qui défend sa propre version des faits.

Le pouvoir éthiopien a par exemple saisi une belle occasion de désavouer les médias internationaux et notamment l’AFP qui évoquait que 80% du Tigré était inaccessible aux organismes humanitaires. Le 11 février, cette agence de fact-checking partageait un post de laCroix-Rouge éthiopienne. Celle-ci explique qu'elle ne s'est jamais vu refuser l'accès aux personnes dans le besoin, mais plutôt qu’elle n’a pas les moyens nécessaires pour s’occuper de 80% des Tigréens. Une utilisation du fact-checking par un gouvernement étatique qui prête à confusion.

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail