Reportage Afrique

Conflit du Tigré: retour sur le massacre d'Aksoum [3/5]

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Ville d'Aksoum, en Ethiopie. Mai 2021
Ville d'Aksoum, en Ethiopie. Mai 2021 © RFI/ Sébastien Németh

Depuis novembre, le Tigré, cette région du nord de l’Éthiopie, est ensanglanté par un conflit entre l’ancien pouvoir régional et une coalition rassemblant l’armée fédérale éthiopienne, les soldats érythréens et des miliciens d’ethnie Amhara. Dans la ville d’Aksoum, plusieurs organisations de défense des droits de l’homme ont documenté un bain de sang commit les 28 et 29 novembre par l’armée érythréenne.

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Les rapports évoquent la possibilité d’une vengeance des Érythréens contre la population après une attaque des rebelles. Fin novembre, après des combats, un important contingent est arrivé dans la ville d’Aksoum. Les soldats ont alors commencé un porte à porte macabre, abattant ceux qui leur ouvraient. Au moins 200 personnes auraient été tuées en 48 heures. 

Gere tient un salon de coiffure. La chaise de son frère, qui gérait le commerce avec lui, est désormais vide. « Mon frère a ouvert la porte aux Érythréens qui l’ont traîné dehors et l’ont abattu sans raison. Après cette tragédie, je n’ai pas travaillé pendant trois mois, mais mon entourage m’a encouragé à reprendre. Pourtant, rien ne sera comme avant. La vie n’est plus la même sans lui », confie-t-il.

Les Érythréens ont même tenté d’attaquer l’église Tsion Santi Mariam. Un lieu saint pour les Éthiopiens, où serait conservée l’Arche d’Alliance. Mais les habitants, dont Yasu, 75 ans, s’y sont opposés. « Les Érythréens sont venus nombreux pour piller l’église. Certains avaient des bidons d’essence pour la brûler. On les a bloqués en faisant un cercle autour du bâtiment, alors que leurs armes étaient pointées sur nous, raconte-t-il. J’étais prêt à mourir. Mais les soldats éthiopiens sont intervenus. Ils ont dit aux Érythréens de ne pas toucher ce lieu sacré sinon ils engageraient le combat. Je pense qu’on a sauvé l’église, mais on n’a pas pu sauver nos amis tués en ville. »

Malgré leur échec, les Érythréens ont continué leur sanglante besogne, tuant surtout les hommes. Ils ont ensuite refusé qu’on enterre les cadavres pendant plusieurs jours. « Les corps sont restés dehors. J’ai vu des animaux les manger. J’ai aidé à mettre les cadavres sur des charriots et à les enterrer dans une fosse sans cérémonie, car les violences continuaient. Aujourd’hui, les gens n’arrivent pas à tourner la page. Aksoum pleure chaque jour et ses habitants passent leur temps à prier », témoigne Haile, prêtre.

Les cadavres ont finalement été inhumés à la va-vite dans neuf églises de la ville, comme Enda Aarbaata Insesa où des dizaines de tombes portent un numéro rouge d’identification. Biniam est venu rendre hommage à ses amis, nièces et neveux enterrés sur place.

« Je pleure quand je viens ici. Chez moi aussi les Érythréens ont frappé à la porte alors qu’on venait d’entendre nos voisins crier et se faire abattre. J’ai un bébé, mais heureusement il n’a pas fait de bruit. Cette tragédie nous affecte encore aujourd’hui. De petites choses m’énervent, je me querelle avec tout le monde. Je me sens triste et en colère en permanence », dit-il.

Fin mai, le procureur avait pointé du doigt les troupes érythréennes dans le massacre. Mais à ce jour, les crimes perpétrés par les soldats venus d’Asmara restent impunis. 

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