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Chemins d'écriture

Ivan Vladislavic, portrait de l’artiste en boxeur

Audio 03:29
Ivan Vladislavic
Ivan Vladislavic Joanne Olivier

Éditeur, professeur de « creative writing », romancier, le Sud-Africain Ivan Vladislavic est un homme aux nombreux talents. Avec une dizaine de titres à son actif, il est considéré comme l’un des auteurs les plus novateurs de la littérature sud-africaine contemporaine, Vladislavic a marqué l’imagination littéraire sud-africaine grâce à son traitement original de ses sujets. Distance, son nouveau roman, à mi-chemin entre anthropologie culturelle, journal intime et reportage, ne déroge pas à la règle.

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«  Fin 1970, au cours du printemps austral, je suis tombé amoureux de Mohamed Ali. Cet amour, cette sorte d’amour intense et inconditionnel que nous appelons le culte du héros… » C’est sur cette déclaration d’amour pour le boxeur mythique par le protagoniste adolescent dénommé Joe que s’ouvre Distance, le nouveau roman du Sud-Africain Ivan Vladislavic qui vient de paraître en traduction française cet automne.

L’action de ce récit complexe, savamment construit, avec des enjeux à la fois politiques et personnels, se déroule en partie dans les années 1970, quelque part à Pretoria. Elle est racontée alternativement par Joe et son frère aîné Branko qu’on suit tout au long de leur adolescence et une partie de leur vie adulte, à travers des drames familiaux et des mutations socio-politiques que connaît leur pays avec la fin de la Guerre froide et la libération de Mandela en 1990.

Racisme institutionnel

Au moment où s’ouvre le roman, ni Joe ni son frère aîné Branko, les principaux protagonistes du récit, n’ont réellement conscience des terribles lois de l’apartheid qui régissent leur pays. Ils sont trop jeunes. Comme ils sont blancs, le racisme institutionnalisé imposé par le régime en place régissant la vie de la population noire ne les concerne pas vraiment. Arrivée de l’Europe centrale, leur famille s’était installée depuis deux générations en Afrique du Sud, et s’est intégrée tant bien que mal dans la société afrikaaner dominante. Toutefois, Joe, d’un tempérament sensible et tendre, a du mal à s’adapter à la culture autoritaire et patriarcale qui leur est transmise dès l’école. Sous le regard moqueur de son grand frère, le jeune garçon fuit l’autoritarisme ambiant en se réfugiant dans des jeux, dans le monde des livres et surtout en collectionnant des coupures de journaux qui racontent les exploits sportifs et politique de son héros Mohamed Ali.

Distance est un récit de formation sous un régime totalitaire, avec pour grille de lecture la figure flamboyante de Mohamed Ali. Ce boxeur noir, champion de tous les temps, incarne la liberté et la possibilité pour le jeune héros de s’échapper de la prison mentale et spirituelle qu’était l’apartheid.

Il s'agit aussi d'un roman largement autobiographique, comme l’a expliqué l’auteur au micro de RFI : « Ce roman est inspiré très largement de ma propre expérience et de mes propres passions lorsque j’étais écolier. Il se trouve j’avais développé pendant mes années de lycée une profonde fascination pour Mohamed Ali, à la fois comme boxeur et figure culturelle. Il n’était pas seulement un sportif, mais c’était quelqu’un qui, en passant par le sport était devenu une figure politique, voire un agitateur culturel. Cela plaisait beaucoup à un jeune garçon comme moi qui se retrouvait dans un environnement obscurantiste et conservateur. Ali était aussi une figure très flamboyante et visible. »

Arpenteur infatigable

Né à Pretoria en 1957, Ivan Vladislavic est sans doute l’un des écrivains sud-africains les plus importants de sa génération. Avant de publier ses propres écrits au début des années 1990, l’homme s’est fait connaître comme conseiller éditorial, d’abord au sein de la revue littéraire progressiste Staffrider qui a publié les auteurs noirs sous l’apartheid, puis avec la maison d’édition Ravana Press. Éditeur free-lance depuis trente ans, Vladislavic connaît tous ceux qui comptent dans le monde des lettres sud-africaines.

Lui-même, il est l’auteur d’une dizaine de livres, dont des romans, des nouvelles, des essais poétiques d’exploration et de redécouverte de Johannesburg où il habite depuis la fin des années 1970. Arpenteur infatigble de ses rues, ses quartiers, ses jardins, il brosse dans Clés pour Johannesburg le portrait de la grande métropole sud-africaine en 138 entrées comme autant de clés pour percer les secrets de sa ville schizophrène et morcelée par races, classes et autres catégorisations humainement imaginables.

« L’un des esprits les plus imaginatifs de la littérature sud-africaine » selon le romancier sud-africain aujourd’hui disparu André Brink, Ivan Vladislavic  a aussi renouvelé l’écriture littéraire en collaborant à des projets de création avec les pratiquants des arts visuels, notamment le photographe réputé David Goldblatt. Double négatif, l’ouvrage né de cette collaboration éclaire avec originalité et profondeur, clichés du photographe à l’appui, l’être et le néant d’un pays en quête de son âme.

L’Afrique du Sud post-apartheid, ses tourments et ses mutations sont au cœur des livres de Vladislavic, comme dans The Restless Supermarket, un roman satirique, à l’écriture ludique et intraduisible. Le roman met en scène les heurs et malheurs d’un correcteur d’imprimerie à la retraite, qui constate avec effroi la méconnaissance de la langue grandir, surtout depuis l’abolition de l’apartheid. Armé de son manuel du bon usage, il descend dans un fast-food pour admonester son propriétaire d’avoir orthographié «  hummus » avec deux « m ».
C’est une véritable débâcle ! Une débâcle que l’écrivain confie ne pas avoir vu venir, ayant grandi au sein d’une famille aimante, qui l’a protégée des violences extérieures.

«  Revisiter les expériences du passé  »

« J’ai eu une enfance très heureuse, se souvient Ivan Vladislavic. Mais en Afrique du Sud, lorsqu’on devient adulte, on prend automatiquement conscience de la dure réalité environnante. Ce moment de prise de conscience a coïncidé, pour moi, avec mon entrée à l’université. Le passage à l’université m’a donné une conscience aiguë, voire douloureuse, du fait que cette enfance apparemment normale que j’avais eue reposait en fait sur un système d’injustices et d’abus en vertu duquel on avait nié à beaucoup de gens des conforts de base et des droits fondamentaux. Devenir adulte en Afrique du Sud est souvent associé à une prise de conscience sociale et politique. La question qui se pose alors, c’est de savoir comment réagir à cette injustice, quelle réponse y apporter. En tant qu’écrivain, j’avais le privilège de revisiter ces expériences pour essayer de les comprendre dans le cadre de la fiction. »

Revisiter le passé, c’est ce que fait Ivan Vladislavic, sans nostalgie mais avec art, dans Distance, à travers les combats de Mohamed Ali qui ont ponctué sa jeunesse, revus et réinterprétés par ses protagonistes. Cela donne un livre somptueux, tout en résonances narratives, où la « distance » proclamée dans le titre du roman est comblée par la passerelle de langage que l’auteur a su si habilement jeter sur l’abîme qui sépare le passé du présent, la mémoire du vécu et le personnel du public.

Distance, par Ivan Vladislavic. Roman traduit de l’anglais par Georges Lory. Editions Zoé, 295 pages, 21 euros.

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