Une virée dans le monde de migrants et d’exilés, avec le prix Nobel de littérature Abdulrazak Gurnah

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Le romancier anglo-tanzanien Abdulrazak Gurnah, prix Nobel de littérature 2021. Le 8 octobre 2021, à Londres.
Le romancier anglo-tanzanien Abdulrazak Gurnah, prix Nobel de littérature 2021. Le 8 octobre 2021, à Londres. © Tolga Akmen / AFP

L’Afrique de l’Est était à l’honneur cette année en Suède, avec l’Académie suédoise décernant le prix Nobel 2021 au romancier britannique Abdulrazak Gurnah, d’origine tanzanienne. Peu connu du grand public francophone, l’Anglo-Tanzanien est le second écrivain africain d’Afrique noire subsaharienne à remporter ce prix prestigieux, après le Nigérian Wole Soyinka, distingué en 1986.

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« L’afflux des populations africaines vers l’Europe est un phénomène relativement nouveau. En revanche, personne ne s’étonne de voir les Européens partir s’installer sur d’autres continents. Cette immigration-là se poursuit depuis des siècles. J’ai l’impression qu’il y a un manque de générosité, qui empêche les Européens d’accepter des migrants chez eux, comme s’il n’y avait pas assez pour tout le monde. Or, une grande majorité des migrants qui arrivent en Europe viennent parce que leur survie est en jeu et, en échange, ils ont quelque chose à donner. Ils ne viennent pas les mains vides.  »

Ainsi parle Abdulrazak Gurnah, lauréat du prix Nobel de littérature 2021. Auteur de dix romans, de nouvelles et de textes théoriques sur la littérature postcoloniale, l’écrivain est originaire de Zanzibar. Aujourd’hui septuagénaire, Gurnah vit à Canterbury, en Angleterre, après avoir pris sa retraite de l’université de Kent, où pendant plusieurs décennies, il a officié comme professeur des littératures anglophones. Selon le porte-parole de l’Académie suédoise, c’est son « analyse pénétrante et sans compromis des effets du colonialisme et du destin des réfugiés écartelés entre cultures et continents » qui lui a valu d’être distingué par le jury Nobel.

Qui sont les cinq Africains qui ont reçu le prix Nobel de littérature ?
Qui sont les cinq Africains qui ont reçu le prix Nobel de littérature ? © Leon Neal/Getty Images

Compte tenu de la place qu’occupent les réfugiés et les migrants dans son œuvre, il n’est peut-être pas étonnant que Abdulrazak Gurnah ait profité de sa nouvelle notoriété pour attirer l’attention sur leur sort et sur les conditions de leur accueil pour le moins « inhospitalières » dans les pays riches de l’hémisphère Nord. Ces propos sont dans la logique des préoccupations littéraires du lauréat, même si sa dénonciation des modalités d’accueil des migrants en Europe peut « renforcer l’interprétation de ceux qui veulent voir dans ce prix Nobel de littérature quelque chose d’avant tout politique », déclare Guillaume Cingal, maître de conférences à l’université de Tours et spécialiste des littératures anglophones.  

Maturation intellectuelle et psychique

Abdulrazak Gurnah est lui-même un exilé. Né en 1948 dans l’archipel de Zanzibar alors sous l’occupation britannique, il dut fuir lorsqu’en 1964, une révolution sanglante renversa le sultan qui gouvernait l’île. La violence déclenchée par cette révolution visait essentiellement la puissante minorité arabe dont faisait partie la famille du lauréat. Gurnah a raconté aux journalistes, comment, dans la foulée, il a débarqué en Angleterre avec un visa de touriste d’un mois, avant de s’inscrire à l’université pour des études littéraires.

Venu à l’écriture accidentellement, selon ses propres dires, Gurnah a écrit son premier roman à l’âge de 21 ans, mais dut attendre la fin des années 1980 pour le publier. Très largement autobiographique, Memory of Departure met en scène sous la forme de mémoire, la maturation intellectuelle et psychique d’un jeune Est-Africain qui, en butte à la corruption et à l’arbitraire dans son pays, part à l’étranger dans l’espoir de donner un sens à sa vie. Les tentatives, vouées à l’échec, de Hassan Omar de se réaliser à travers la migration et l’amour s’inspirent des événements de la vie de l’auteur.

Dans les deux romans suivants, Pilgrim’s Way (1988) et Dottie (1990), l’action se déroule en Angleterre, évoluant autour des thèmes de l’intégration, du racisme et de l’anglicité. Les préoccupations de Gurnah dans ses premiers romans ne sont pas éloignés des thématiques des écrivains britanniques issus de l’immigration, tels que Hanif Kureishi ou Zadie Smith. Sur la question de la tradition littéraire dans laquelle s’inscrit l’œuvre de Gurnah, voici ce que nous dit l’universitaire Guillaume Cingal : « Ce que l'on appelle la "Black British Writing", ce sont les textes écrits par des Afro-descendants, ou des Africains de première ou deuxième, troisième génération dont l'essentiel de l'action se déroule au Royaume-Uni. Il y a un certain nombre de textes de Gurnah qui peuvent sembler relever de cette interrogation sur le statut des Afro- descendants au Royaume-Uni. Et en même temps, ce sont aussi des textes postcoloniaux, de la diaspora qui consacrent le personnage du migrant comme une figure importante de la littérature narrative contemporaine. C'est peut-être le premier prix Nobel entièrement consacré à un écrivain de la diaspora.»

«Bildungsroman»

C’est avec son quatrième opus, Paradise, paru en 1994 et en lice pour le Booker Prize, que Gurnah s’est imposé comme l’un des écrivains majeurs de langue anglaise. Ce beau roman de perte d’innocence, profondément nostalgique, marque le retour de l’auteur dans son pays natal que Gurnah déclare ne jamais avoir  vraiment quitté, même s’il est installé en Angleterre depuis bientôt cinquante ans. « Il ne se passe pas un seul jour sans que je pense à Zanzibar, plusieurs fois par jour », déclarait-il encore récemment.

« Bildungsroman » ou « récit d’apprentissage », Paradise raconte le périple du jeune Yusuf, victime des calculs de sa famille et de l’Histoire avec un grand « H ». Le roman se clôt sur l’enrôlement de force du protagoniste dans les rangs de l’armée allemande à l’aube de la Première Guerre mondiale. Il est situé aux confluents de l’intime et du public, sur fond de l’histoire caravanière et coloniale de la Tanzanie. Ce roman livre aussi un récit très littéraire, inspiré à la fois du voyage « au cœur des ténèbres » de Joseph Conrad et de la tradition orale swahilie. Sur la culture cosmopolite de l’Afrique orientale et dont s’imprègne la fiction d’Abdulrazak Gurnah,

« Ce qui nous semble être très frappant et dont Gurnah est un excellent exemple d'ailleurs, c'est le côté interculturel, rappelle Guillaume Cingal. Il y a eu aussi une très forte emprise des Allemands et des Italiens. C'est un creuset d'influences multiples depuis très longtemps. Et le roman de Gurnah, Paradise est un roman très représentatif de cela, puisqu'il se passe dans le milieu des caravanes et les caravaniers et qu'il retravaille tous ces motifs de l'esclavage, des échanges commerciaux, du nomadisme. »

Des perspectives africaines et autochtones

Afterlives est le dixième roman de Gurnah, paru en 2020. Avec ce récit, qui se lit en quelque sorte comme une suite de Paradise, nous quittons le monde cosmopolite du commerce interarabe et du nomadisme, pour plonger dans l’univers claustrophobe du colonialisme allemand. À travers le récit d’une beauté aussi élégante que tragique, le romancier brosse ici le portrait d’une société tanzanienne traumatisée, essayant de survivre aux brutalités de la guerre et de la colonisation. Les protagonistes y parviennent en faisant émerger à la surface narrative des voix et des perspectives africaines et autochtones réduites au silence par les puissances militaires occupantes et, en cela, la fiction de Gurnah est représentative des riches traditions littéraires de l’Afrique orientale, comme l'explique Guillaume Cingal: « Ce prix Nobel va être l'occasion de donner un coup de projecteur sur tous les auteurs qui ne sont pas traduits, dont les œuvres n'ont été que partiellement traduites. C'est le cas de Ngugi wa Thing’o qui est sur les listes de nobélisables depuis une dizaine d'années et dont certains grands textes ne sont soit plus disponibles, soit carrément pas traduits. Il y a aussi des littératures en langue swahili ou en kiswahili, extrêmement riches et extrêmement fécondes, dans cette terre qui va de la Tanzanie au Soudan. Il y a vraiment des littératures extrêmement vivaces qui sont encore inconnues en France. »

Abdulrazak Gurnah est l’arbre qui cache la forêt. Unanimement saluée dans le monde entier, l’attribution du prix Nobel de littérature au Zanzibarite sera-t-elle l’occasion de découvrir les écrivains singuliers et puissants de l’Afrique orientale, ce pan trop longtemps ignoré des lettres mondiales ?

 


Trois romans d’Abdulrazak Gurnah ont été traduits en français : Paradis, traduit par Anne-Cécile Padoux (Le Serpent à Plumes, 2000) ; Près de la mer (Galaade,, 2006) et Adieu Zanzibar (Galaade, 2009), traduits par Sylvette Gleize.

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