Invité Afrique

«C'est dans l'intérêt des pays riches que la population des pays vulnérables soit protégée»

Audio 07:40
Najat Vallaud-Belkacem, directrice France de l'ONG ONE.
Najat Vallaud-Belkacem, directrice France de l'ONG ONE. © Jeff Pachoud/AFP

« La juste distribution du vaccin anti-Covid est une urgence absolue », affirme Najat Vallaud-Belkacem. « Et c'est dans l'intérêt bien compris des pays riches », ajoute l'ancienne porte-parole du gouvernement français, qui dirige aujourd'hui, pour la France, l'ONG ONE, créée par le chanteur Bono. Najat Vallaud-Belkacem vient de publier, aux éditions Librio, « Objectif 2030 : Un monde sans extrême pauvreté ». Au micro de Christophe Boisbouvier, elle affirme que les pays riches se mettront en danger s'ils n'aident pas les pays pauvres à vacciner leur population.

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RFI : Il y a quelques jours au forum virtuel de Davos, le Sud-Africain Cyril Ramaphosa a dénoncé les pays riches qui accaparent les vaccins. Il a raison ou il a tort ?

Najat Vallaud-Belkacem : Il a évidemment raison de s’en prendre aux pays, en effet, qui font des réserves de vaccins au détriment des pays les plus démunis. On a des chiffres qui nous permettent de dire par exemple que le Canada a commandé l’équivalent de neuf fois sa population en termes de doses de vaccins ou qu’en Europe, nous en avons commandé trois fois notre population. Il y a évidemment une urgence absolue en ce moment, c’est de veiller à l’équitable, à la juste distribution du vaccin, puisque personne ne sera pas à l’abri tant que tout le monde ne l’est pas.

Alors quand on est le président des États-Unis ou de la France et qu’on est face à une pandémie mortelle, est-ce qu’il n’est pas normal qu’on pense en priorité à la vaccination de ses compatriotes ?

Cela peut sembler intuitif, en réalité c’est contre intuitif. Précisément, on le sait aujourd’hui, si nous ne veillons pas à vacciner l’ensemble de la population vulnérable de chaque État du monde, en réalité, nous ne sommes aucunement à l’abri. Nous avons un risque de mortalité tous ensemble deux fois plus important si nous ne vaccinons qu’une partie du monde, et de de façon exclusive, plutôt que si nous veillons, comme l’indique l’Organisation mondiale de la santé, à vacciner pour commencer les 20% de la population de chaque pays. Aujourd’hui, il est avéré que ce virus, notamment ces variants qui apparaissent au Brésil, en Afrique du Sud, en Grande-Bretagne, ne s’arrêtera pas si nous ne sommes pas en capacité de faire de la coopération le maitre mot de notre réponse.

Autre raison de la colère de Cyril Ramaphosa, l’Afrique du Sud va payer ses vaccins deux fois et demi plus chers que les pays de l’Union européenne. N’est-ce pas, pour les pays européens, un simple retour sur investissement un an après le déblocage de milliards d’euros en faveur des laboratoires de recherche ?

Mais ces milliards d’euros, en effet on estime à 10 milliards d’euros les financements débloqués pour soutenir la recherche et le développement pour ce vaccin, ont vocation précisément à être utile à la protection de l’ensemble de la planète. Aujourd’hui, le fait que le vaccin AstraZeneca revienne deux fois et demi plus à l’Afrique du Sud qu’à nos pays de l’Union européenne est un scandale et il faut que nous soyons tous d’accord pour le dénoncer. C’est-à-dire que les laboratoires pharmaceutiques, compte tenu des financements publics qu’ils ont reçus, doivent jouer le jeu. Jouer le jeu, ça veut dire faire la plus grande transparence notamment sur leur tarification et faire en sorte que soit servi l’ensemble de la population du globe, puisque c’est aussi dans l’intérêt des pays riches que la population des pays les plus vulnérables soit protégée.

Il y a six ans, la communauté internationale s’est engagée à faire disparaître l’extrême pauvreté en 2030, mais dans votre livre Objectif 2030 vous dites que la pandémie du Covid-19 risque de tout remettre en question. Est-ce que l’on sait déjà que l’on n’y arrivera pas ?

Oui, malheureusement puisque rien que sur l’année 2020, on estime à une augmentation de 17% la part de la population vivant sous l’extrême pauvreté, ce sont des chiffres que l’on n’avait pas vu depuis les années 90. Donc, il est plus que temps de se retrousser les manches et, au-delà de cette question du vaccin qui est extrêmement importante en ce moment, se rappeler qu’il s’agit aussi d’extirper de cette extrême pauvreté des populations qui aujourd’hui n’ont accès ni à des traitements pour la Covid-19 ni à des traitements contre d’autres pandémies comme la rougeole, la rubéole, la tuberculose, la malaria. Il y a aussi ces maladies-là qui tuent, il ne faut pas l’oublier, le sida évidemment, et d’autres maladies qui tuent.

À la tête de l’ONG One pour la France, vous plaidez pour un renforcement mondial de l’Aide publique au développement, mais vous savez ce que dise beaucoup de gens, l’APD, l’aide publique, ne fait qu’augmenter la corruption dans les pays qui en bénéficient.

Cela fait partie, en effet, des caricatures qui sont souvent faites de l’Aide publique au développement, et que je passe en revue dans ce livre, pour en finir avec les idées reçues. Il faut savoir que oui de la corruption il y en a, qu’elle a été évaluée. S’agissant de l’Aide publique au développement, on estime que 1,4% des sommes investies finissent en pot-de-vin ou en corruption. Il faut lutter contre la corruption, mais la vérité c’est que la politique publique de l’Aide au développement est sans doute l’une de celle qui est la plus contrôlée, la plus surveillée dans ces pays.

Dans votre livre Objectif 2030, vous regrettez que la France ne consacre que 0,4% de son revenu national brut à l’Aide publique au développement. Mais c’est à partir de 2014 que cette aide a beaucoup baissé, vous étiez ministre à l’époque, est-ce que vous faite votre mea culpa ?

Bien entendu et, de manière générale, l’Aide publique au développement s’est mise à baisser dans nos pays à partir de la crise financière de 2008 aussi, qui a constitué un véritable tournant, et c’est à ce moment-là que nous avons dévié de notre trajectoire, nous en sommes à 0,44 aujourd’hui. Une loi va passer sur le sujet au Parlement français. Nous devrons être ambitieux et assumer d’atteindre ces 0,7% le plus rapidement possible. La crise du Covid-19 ne peut que nous y pousser puisque les besoins sont encore plus importants qu’avant la crise. C’est bien la raison pour laquelle nous plaidons pour que cette loi qui va passer au Parlement soit plus ambitieuse que nous ne l’avons jamais été. De la même façon, autre mauvaise construction ou dysfonctionnement, nous devons en finir avec cette pratique dite de « l’aide liée » où on va aider un pays, mais en lui demandant de faire intervenir une de nos entreprises pour bâtir une autoroute, un pont, une usine, nous ne sommes pas là pour placer nos entreprises.

Oui, mais c’est ce que font les Américains ou les Chinois, les Français devraient-ils être plus naïfs ?

Mais vous savez ce livre et ce plaidoyer s’adressent à tous ceux qui considèrent qu’aujourd’hui dans le monde d’interdépendance dans lequel nous vivons seule la coopération nous sauvera tous. Et la coopération ça veut dire ne pas se lancer dans une espèce de compétition au plus cynique, au contraire se demander finalement ce qui nous sert. Ce qui nous sert, c’est qu’il n’y ait plus aucune personne, aucun individu dans le monde, qui soit plongé dans cette situation d’extrême dénuement qui est source de tensions, de guerres, de files de réfugiés qui arrivent finalement devant nos portes. Donc, c’est bien dans l’intérêt compris de chacun des pays du monde d’installer cette solidarité, cette coopération sans arrière-pensée.

Pourquoi dites-vous que la pauvreté est sexiste et que le développement doit être féministe ?

Pour une raison très simple, c’est que dans les pays dont on parle, cette extrême pauvreté, elle se fait sentir en particulier sur les populations féminines dans la mesure où se sont elles qui généralement sont sans emploi ou en emploi informel. On l’a vu lorsque la crise du Covid-19 a éclaté, ce sont les femmes qui les premières ont dû interrompre toute activité, n’avaient aucun moyen de subsistance, ont dû se serrer la ceinture pour préserver les plus vulnérables de leur famille. La pauvreté, ça a comme effet un moindre accès à l’éducation pour les filles, les problématiques de santé, notamment de santé reproductive et sexuelle qui sont extrêmement lourdes. Donc, finalement, une incapacité pour la moitié de l’humanité dans ces pays-là de s’émanciper et devenir à leur tour des acteurs de la croissance économique, des acteurs du changement, et c’est la raison pour laquelle, l’Aide publique au développement doit veiller aussi à chaque fois à soutenir des projets qui font sortir les filles et les femmes de leur misère.

 

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