Reportage international

Face à la crise, les internautes cubains s’organisent

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Pour faire face à la crise à Cuba, tout un marché noir s'organise sur les réseaux sociaux.
Pour faire face à la crise à Cuba, tout un marché noir s'organise sur les réseaux sociaux. © RFI/Domitille Piron

S’approvisionner à tout prix : c’est le mot d’ordre des Cubains qui doivent faire face à une crise économique des plus dures. Et les habitants de l’État caribéen survivent plus qu’ils ne vivent. La crise, liée à des difficultés de gestion interne, aux sanctions américaines ainsi qu’au Covid-19, a engendré des pénuries d’aliments et de médicaments. Dans ces conditions, les Cubains s’adaptent, reviennent même au troc et inventent une nouvelle économie.

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De notre correspondante à La Havane, 

Chaque matin, c’est la même routine pour Emilio : « D’une main je prépare le café et de l’autre j’actualise l’application d’achat en ligne ». Le jeune guide touristique, sans emploi du fait de la crise du coronavirus, tente d’acheter des produits de consommation de base sur le seul site de vente en ligne proposé par l’État cubain.

Si l’opération peut sembler simple comme trois clics, à Cuba elle relève du casse-tête. « On ne sait pas quand ils vont commencer la vente, alors il faut actualiser régulièrement l’application, ça rend un peu fou mais je préfère ça plutôt que de faire la queue sous le soleil devant un magasin, avec plein de gens agglutinés ». Le site d’État d’achat en ligne ne propose des produits qu’une fois par jour et en quantité très limitée. Il faut donc rester à l’affût toute la matinée.

Après deux heures d’actualisation frénétique de l’application, toujours rien. « Je suis esclave de mon téléphone, mais il faut bien se nourrir », commente Emilio. Alors il ne lâche rien et comme lui, ils sont sûrement des centaines à tenter le coup. « Hier, je n’ai pas réussi à acheter, je n’ai pas été assez rapide, j’étais super frustré et le pire, c’est que j’ai perdu de l’argent. Parce qu’à force d’actualiser, ça m’a coûté 60 mégas ! », s'exclame Emilio. À Cuba 1 giga de 3G coûte 250 pesos, soit 10 dollars. La seule entreprise d’État des télécommunications, Etecsa, propose un réseau internet mobile depuis 2018, un service coûteux pour les Cubains, dont le salaire moyen est de 50 dollars.

Hyperconnectés

« Gling » l’application du téléphone s’active ! La concentration est à son maximum, un moindre faux pas et le produit disparaîtra du panier virtuel. Le stress est palpable, il faut à présent passer quatre étapes avant de conclure l’achat. « Siiiii », crie Emilio de victoire ! Il a réussi à acheter, mais il ignore quoi, tant il a dû aller vite. Une autre application lui indique ensuite le contenu du lot acheté à 14 dollars : de la lessive, du papier toilettes, une serpillière, deux sodas et deux bouteilles d’huile. « Ce n’est pas terrible, mais ça servira toujours, ou bien on pourra l’échanger, le revendre ou le donner à la famille » explique Erick, son conjoint.

En plus de l’application, Emilio et Erick sont hyperconnectés sur les réseaux sociaux, qui leur permettent de résoudre bien des situations. À Cuba, il existe de nombreux groupes Telegram et WhatsApp d’achat et revente de produits en tout genre et d’autres groupes de troc. Erick préfère échanger ses produits plutôt que les vendre, car l’argent n’a plus tellement de valeur estime-t-il, et « quand on en a, on ne peut rien acheter parce qu’il n’y a rien ! ».

Sur les messageries cryptées, c’est donc tout un marché noir virtuel qui s’organise. On y échange tout et n’importe quoi : farine contre préservatif, lessive contre lait en poudre… Et sur les groupes de revente, les prix de certains produits atteignent des sommets.

Mais internet permet au moins d’éviter les files d’attente, par l’achat et revente entre particuliers ou sur des sites officiels. « J’ai demandé à ma mère en Espagne de m’acheter des produits sur un site en dollars, mais elle n’a pas voulu parce que les prix sont vraiment exagérés », commente un jeune homme, qui fait la queue devant un magasin du Vedado. Ysel s’est levé à 5h du matin. En attendant de pouvoir entrer, il raconte qu’il existe d’autres options d’achat légales sur internet. Les familles à l’étranger peuvent ainsi envoyer directement de la nourriture et des produits d’hygiène à leur famille à Cuba, plutôt que d’envoyer de l’argent « mais sur ces sites un savon coûte 3 dollars, c’est abusé ! ». Pourtant, on y trouve de tout, le service est fonctionnel et bon, géré par des compagnies privées étrangères, mais reste excessivement cher.

Sur internet à Cuba, on trouve bien des moyens de s’approvisionner, mais cela est surtout source de frustration, pour Ysel ou de stress, comme pour Emilio.

Des bulles de solidarité

Heureusement, parfois, émergent quelques bulles de solidarité. « La dernière fois, j’étais désespéré par la situation de ma mère qui s’est retrouvé sans médicament », raconte le YouTubeur Julio Lusson. Alors il a posté un message sur Twitter indiquant ce qu’il recherchait. « Ça m’a fait chaud au cœur parce que très rapidement plein de gens se sont proposés de me donner le médicament en question ». Il a ainsi pu résoudre sa situation, mais sa notoriété sur les réseaux explique sans doute la vague de solidarité levée, avoue-t-il.

Des groupes d’entraide existent aussi sur WhatsApp. « Ici, au magasin de Flores, il y a des yaourts, dépêchez-vous il n’y a pas beaucoup la queue pour l’instant », indique une Cubaine à travers un message vocal sur un groupe nommé « Donde Hay ». Chaque quartier de La Havane a le sien, cela permet ainsi aux Cubains de s’informer entre eux sur les produits vendus dans tel et tel magasin, ce qui facilite la chasse aux produits de consommation, dans une capitale cubaine devenue une immense file d’attente.

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