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Chemins d'écriture

Marc Alexandre Oho Bambe: dans les pas du «Nègre fondamental»

Audio 03:15
Marc-Alexandre Oho Bambe, dit «Capitaine Alexandre», lors d'un slam en 2016.
Marc-Alexandre Oho Bambe, dit «Capitaine Alexandre», lors d'un slam en 2016. Wikimedia Commons CC BY-SA 4.0 Lamiot

Auteur de six livres de poésie, mais aussi d’essais et de fictions, le Franco-Camerounais Marc Alexandre Oho Bambe livre avec son nouveau roman, qui paraît en cette rentrée 2020, un récit poétique et fort sur le parcours semé d’embûches de migrants africains. Portrait.

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«  Pourquoi j’écris ? Je pense que j’écris pour ne pas me noyer en mots troubles. J’écris pour rester vivant. J’écris pour suivre les traces de l’enfant que j’ai été. » Voilà une profession de foi qui ne dédaigne ni le poétique ni le ludique. Elle est celle de Marc Alexandre Oho Bambe, auteur d'un lumineux Les Lumières d'Oujda. Il est l’un des auteurs africains incontournables de cette rentrée littéraire. L’un des écrivains les plus césairiens aussi. La vocation littéraire de ce Franco-Camerounais est née à la lecture du Cahier d’un retour au pays natal, l’épopée fondatrice du mouvement de la négritude que l’écrivain connaît par cœur.

Né par «  césairienne »

C’est à Douala, dans la maison de ses parents, que Marc Alexandre Oho Bambe a découvert, petit garçon, la parole tellurique du « Nègre fondamental ». « Césaire a été une claque formidable, se souvient-il. Il y avait quelque chose dans le Cahier d'un retour au pays natal qui fait que ce n’est pas seulement un livre. D’ailleurs, ce n’est pas un livre, c’est du feu qui vous brûle en fait. Ce texte m’a bouleversé. Je ne comprenais pas tout, mais je savais que ma vie ne serait pas la même à la fin de ma lecture. »

Adepte de jeux de mots, l’écrivain aime rappeler que c’est par « césairienne » qu’il a accouché de son premier poème à l’âge de 14 ans. Installé en France depuis 1996, ce quadragénaire a six livres de poésies à son actif, dont les plus connus ont pour titre Le Chant des possibles (Editions La Cheminante, 2014) et De terre, de mer, d’amour et de feu (Editions Mémoire d’Encrier, 2017).

L’homme est aussi slameur, membre fondateur du collectif « On a slamé sur la Lune  ». Sur scène, il déclame ses propres textes sous son pseudonyme de « Capitaine Alexandre », nom emprunté au poète français René Char dont c’était le nom de guerre pendant l’Occupation. S’inscrivant résolument dans les pas de Césaire, de Char, mais aussi du Haïtien Frankétienne, ses « maîtres espérances » comme il aime les appeler, Oho Bambe s’est imposé sur la scène littéraire comme une voix originale, poétique, grave… une voix qui compte parmi la génération montante des lettres africaines francophones.

Lauréat du prix Paul Verlaine de l’Académie française 2015, l’auteur du Chant des possibles est aussi romancier. Après Diên Biên Phu, un premier roman bouleversant de lyrisme élégiaque sur la décolonisation paru en 2018, l’écrivain publie un deuxième roman cet automne. Ce nouveau roman, Les Lumières d’Oujda, qui vient de paraître aux éditions Calmann-Lévy, raconte l’exil, les migrations, la quête de soi. C’est un roman-conte des temps modernes, où se mêlent la verve poétique et le fictionnel, témoignant du talent proteïforme de son auteur.

Un roman documentaire

L’histoire que ce roman raconte n’est pas sans rappeler le Cahier du retour césairien. Expulsé de l’Eldorado européen, le héros est rapatrié au Cameroun, menottes aux poings. Comment survivre à l’humiliation et à l’échec ? L’homme reprend goût à la vie en rejoignant les rangs d’une association qui lutte pour éviter les départs parmi la jeunesse défavorisée du pays. Sa mission est de sensibiliser les jeunes aux risques de l’immigration clandestine, avec l’espoir de retarder les départs vers les cimetières de sables et d’eau. Il se fait poète pour prévenir les gamins du danger qui les guette : « Le désert et l’océan sont pleins de nous, poussières de nègres. Noires étoiles. Filantes ». Mais la poésie ne suffira peut-être pas à sauver la jeunesse africaine de l’attrait fatal de l’Occident.

Qualifiant son ouvrage de « roman documentaire », l’auteur explique que ses protagonistes sont souvent des hommes et femmes, qui existent. Le récit porte sur des vécus réels, ponctués de rêves et de frustrations.« C’est vraiment un roman né de rencontres, ajoute-t-il, des rencontres au pluriel et d’une rencontre en particulier avec un jeune réfugié en France qui s’appelle Ibrahima et qui m’avait bouleversé par sa manière d’appréhender la vie, par son rêve de devenir écrivain. L’envie d’écrire un roman pour rendre hommage à ces jeunes gens-là que j’appelle les "fugees", ces jeunes réfugiés, ces mineurs qui ont tout quitté en quête d’une vie meilleure, cette envie est vraiment née de ma rencontre humaine avec ce garçon. Il ne s’agissait plus de théorie. J’avais en face de moi un regard, un sourire, une voix, un rêve, qui me parlaient profondément et me bouleversait. »

Sur les berges du Wouri

Si la rencontre avec Ibrahima avait bouleversé le romancier, c’est parce que ce jeune clandestin qui errait dans les rues de Paris en rêvant d’être poète, le renvoyait aux circonstances de son propre départ du Cameroun à l’âge de dix-huit ans. Marc Alexandre Oho Bambe aime raconter son enfance heureuse à Douala, sur les berges du Wouri, où il a grandi entouré de parents amoureux de la poésie et des belles lettres.

Sa mère que l’auteur appelle joliment «  mère veilleuse », était professeure de philosophie et de littérature au lycée Liebermann. Elle avait transformé la maison familiale en une véritable bibliothèque, où elle recevait certains soirs ses amis passionnés de poésies, au grand bonheur de son jeune fils. C’est en écoutant les invités déclamer à tue-tête les poètes de la négritude, mais aussi les Français, de René Char à Rimbaud, en passant par Breton, Hugo et autres magiciens de la parole, que le rêve de devenir poète a germé dans la tête de l’adolescent. Celle de partir aussi.

« Je sais pourquoi je suis parti. C’était parce que je rêvais de devenir écrivain et que je pensais à cette époque que ce rêve passait par la France parce que Senghor, parce que Damas, parce que Césaire, parce que la négritude, parce que Présence Africaine et il me semblait d’une évidence absolue que ce rêve-là, si je devais le réaliser un jour, cela devrait passer par la France ».

Pourquoi part-on ? La question lancinante traverse Les Lumières d’Oujda de part en part. Les réponses ne sont pas toujours les mêmes. Pour l’auteur, son propre cas est bien « la preuve que les causes du départ des jeunes Africains pour l’Europe ne peuvent être réduites à une question économique. On ne défie pas les océans et les déserts dans l’espoir de s’arracher un contrat de travail à Paris ou à Barcelone ». Et d'ajouter : « Les raisons du départ sont plus profondes et ont rapport, se lamente-t-il, avec des rêves qu’on assassine, des horizons bouchés à Khartoum comme à Douala ».Capitaine Alexandre explore ces raisons profondes.

Loin d’être un constat poétique du naufrage d’un continent, son roman se veut un réquisitoire contre la politique des États, de la non-assistance à la jeunesse africaine en danger. Il y a urgence, car comme le clamait Aimé Césaire en son temps, maître-à-penser et à écrire d’Oho Bambe : « La vie n’est pas un spectacle, une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car un homme qui crie n’est pas un ours qui danse…  »

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