Chemins d'écriture

Dans les territoires perdus de la République, avec Ludovic Hermann-Wanda

Audio 04:28
Ludovic-Hermann Wanda est né à Paris dans une famille camerounaise. Il est romancier et enseignant du français. Son premier roman Prisons (L'Antilope 2018) a reçu le prix Hors Concours des lycéens 2019. Il a publié en début d'année son second roman Balance ta haine (L'Antilope, 2021).
Ludovic-Hermann Wanda est né à Paris dans une famille camerounaise. Il est romancier et enseignant du français. Son premier roman Prisons (L'Antilope 2018) a reçu le prix Hors Concours des lycéens 2019. Il a publié en début d'année son second roman Balance ta haine (L'Antilope, 2021). © Ludovic-Hermann Wanda

La vie n’a pas été un long fleuve tranquille pour Ludovic-Hermann Wanda. A 20 ans, il a fait de la prison pour trafic de drogue et d’autres larcins, mais a échappé à la rechute par son goût retrouvé pour la littérature et l’écriture. Nouveau venu dans le champ littéraire africain, ce Franco-Camerounais écrit comme il parle. Partagé entre le « wesh-wesh » ou le français des banlieues et le français littéraire, son œuvre, composée de deux romans, raconte la tragédie de la jeunesse des quartiers piégés dans un engrenage de ressentiments, de violences et de victimisation. Issu lui-même de ce milieu, il porte à travers ses livres un regard critique, mais non dépourvu d’empathie sur ses frères des territoires perdus de la République, invités à reprendre leur destin en main.  

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La légende de Ludovic-Hermann Wanda est née en 2018 avec son tout premier roman, Prisons. Avec ce premier opus, l’écrivain a pris d’assaut le monde littéraire en donnant à voir avec une acuité rare la misère intellectuelle et sentimentale de la jeunesse des cités de France et de Navarre. Sur fond de ressentiments, de rages et de révoltes, Prisons raconte la métamorphose derrière les barreaux d’un jeune dealer des cités au contact de la lecture et des livres. Structurée avec une économie de moyens étonnamment maîtrisée pour un premier roman, cette histoire autofictionnelle du protagoniste incarcéré à sept reprises et animé par la quête idéaliste du savoir qui lui permet de rester libre dans sa tête, a fait connaître son auteur du grand public.

Ludovic-Hermann Wanda est revenu à la charge cet hiver avec un nouvel opus, intitulé Balance ta haine. Avec la lucidité devenue sa marque de fabrique, l’écrivain poursuit son enquête psycho-sociologique sur la jeunesse banlieusarde, saisie cette fois à travers ses relations compliquées avec la gente féminine, empreintes de machisme dominateur et fanfaron.

Prisons et Balance ta haine sont deux livres ovni qui témoignent d’un fort engagement social. Ils sont portés par ailleurs par une voix narrative puissante et, chargée d’une émouvante authenticité. Grand lecteur devant l’Eternel, l’écrivain avoue puiser son inspiration dans les grands classiques des lettres francophones : Sony Labou Tansi, Mongo Beti et surtout Dany Laferrière dont il admire l’écriture qu'il situe « quelque part entre la littérature et le rap ».

Et vous, où vous situez-vous, Ludovic Hermann ?

« Pour moi, répond l’intéressé, l’écriture a plusieurs significations. A titre individuel, c’est d’abord le pont qui sépare ma sauvagerie, mon impulsivité de ma civilité, de ma noblesse. C’est à travers l’écriture que je prends la pleine maîtrise de moi-même, de mes pensées et, par conséquent, par expansion, de ma vie. Ensuite, l’écriture, c’est également une arme, une arme qui me permet dans cette jungle qu’est la société de lutter contre certaines mentalités, contre l’ignorance, contre la peur de se mettre en question, la peur de comprendre le réel. »

« Pas de père, pas de repère »

La vie de Ludovic-Hermann Wanda est un roman, un roman à rebondissements, plus proche d’un récit initiatique que de la saga psychologique proustienne. Descendant de l’aristocratie camerounaise, l’homme est né en France en 1981 et a grandi dans la banlieue populaire de Vigneux-sur-Seine, dans le sud parisien. Fort en maths, il décroche à 18 ans un bac scientifique, qui lui permet de s’inscrire à la Sorbonne. Mais le rêve de réussite scolaire s’effondre lorsque l’adolescent bascule dans des rackets et des deals. Suivent quatre années de descente aux enfers, qui le conduisent des centres de détention pour les jeunes jusqu’à Fleury-Mérogis, la plus grande prison d’Europe.

« Pas de père, pas de repère », explique le romancier, qui n’a connu son père que tardivement. Sa mère, commerçante, elle était, elle aussi, souvent absente, partageant sa vie entre l’Afrique et la France. En l’absence des parents, les tantes qui ont élevé le jeune Ludovic, n’ont pas su l’empêcher de tomber dans la délinquance. Paradoxalement, c’est en prison où il atterrit en 2003, après avoir été arrêté à sa descente de train en provenance d’Amsterdam, avec une valise bourrée de plusieurs kilos de drogues, que commence le parcours initiatique de Ludovic-Hermann Wanda. L’intéressé parle de renaissance. « Je suis né une première fois à la maternité à Paris et la deuxième fois entre les quatre murs de Fleury-Mérogis », confie-t-il.

Cette mue est au cœur de son premier roman, Prisons. L’auteur le qualifie de « selfie littéraire », avant de revenir sur la place qu’occupe cet ouvrage dans son œuvre balbutiante. « Prisons explique la genèse de ma vocation, en s’attardant sur le passage à vide dans ma vie, entre la délinquance et la renaissance. Cette renaissance a lieu à la prison de Fleury-Mérogis, comme on le voit dans le livre où Frédéric, un Black des banlieues comme moi, se libère du poids de son passé grâce à sa découverte, entre les quatre murs de la cellule, des vertus du langage et des mots. » 

Le roman raconte comment le protagoniste Frédéric Nkamwa, le double de l’auteur, découvre en prison la religion juive, au contact de son co-détenu, un certain Richard (« le seul feuj de Fleury-Mérogis »). Il se convertit au judaïsme, séduit par l’importance qu’attache cette religion à l’acquisition des savoirs plutôt qu’aux rituels. N’est-il pas écrit dans le Talmud, rappelle l’auteur, que « celui qui a tout, mais qui n’a pas la connaissance n’a rien. Celui qui n’a rien, mais qui a la connaissance a tout » ?  Une phrase à laquelle Ludovic-Hermann s’est raccroché pendant ses longues années de prison pour ne pas retomber dans les ténèbres du deal et de l’humiliation sociale.

Dans le roman, la démarche rédemptrice du protagoniste passe notamment par la lecture comme moyen d’élargissement des horizons intellectuels et imaginatifs. Frédéric dévore les livres, comme l’a fait l’auteur qui, pendant son passage à Fleury-Mérogis, avait repris ses études universitaires. Il est diplômé à présent de mathématiques et de philosophie. Ludovic Hermann-Wanda aime citer la phrase célèbre du philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein : « Les limites de mon langage sont les limites de ma pensée ». 

Il est en effet beaucoup question de limites et des frontières mentales dans Prisons, un livre qui se situe à mi-chemin entre fiction, analyse sociologique et lettre ouverte à la jeunesse issue de l’immigration. La nécessité quasi-existentielle pour ces jeunes marginalisés de repousser ces limites du langage, est l’un des principaux enjeux de ce roman engagé et satirique. La métaphore imaginée par l’auteur est parlante : un « mur de Molière » sépare la France entre les Français de souche qui maîtrisent la langue et les jeunes des quartiers qui rejettent cette langue commune pour s’enfermer dans leur parler de banlieue au vocabulaire limité, riche en insultes et pauvre en nuances.

Handicap sentimental et sexuel  

Balance ta haine, le second opus de Ludovic-Hermann, qui se situe dans le prolongement du premier roman, est aussi un récit engagé. Après avoir raconté dans Prisons, de long en large, l’handicap linguistique dont souffre la jeunesse perdue des banlieues dont il est lui-même issu, Hermann Wanda s’attaque dans son nouveau roman à leur handicap sentimental et sexuel. Le protagoniste, c’est toujours Frédéric Nkamwa, qui à sa sortie de prison s’enorgueillit de sa maîtrise du verbe et de ses nombreuses conquêtes féminines. Il se voit en intellectuel et féministe, alors que son entourage le traite de « serial baiseur » et de « sale pervers narcissiquse », à son plus grand désarroi. C’est le début d’une introspection douloureuse dont les conséquences ne peuvent qu’être catastrophiques pour le respect de soi du protagoniste.

Avec son titre faisant écho au #balancetonporc, qui a marqué comme on le sait le début d’un mouvement inédit de dénonciation des harcèlements sexuels des femmes par les hommes de pouvoir, l’ouvrage interroge l’idée même de la masculinité que se fait la jeunesse des cités. Ils ont appris l’amour sur les sites pornographiques des réseaux sociaux, comme l’explique l’auteur.

 « Balance ta haine, poursuit Ludovic-Hermann Wanda, est une plongée dans la tête d’un Casanova à l’ère de « Balance ton porc ». Le protagoniste de ce roman est un porc qui s’ignore. Son inconscient et son conditionnement font de lui un Don Juan sans foi ni loi sur le terrain des rapports amoureux. L’ambition de ce roman est de montrer à travers une présentation kaléidoscopique des situations comment les hommes perçoivent les femmes. Leurs perceptions sont colorées par la culture de « l’hyper-virilité » dont parle l’essayiste Olivia Gazalé dans son livre Le mythe de la virilité (Robert Laffont, 2017). On n’a pas enseigné à ces hommes quand ils étaient jeunes d’être romantiques. Ils apprennent la galanterie sur YouPorn. Frédéric appartient à cette génération, comme en témoigne, ne serait-ce que le vocabulaire qu’il emploie pour parler des femmes, un vocabulaire très cru. C’est seulement lorsqu’il retourne au Cameroun, vers ses racines africaines, qu’il peut enfin ouvrir les yeux sur le démon intérieur qui l’habite. »

Écrits dans un langage souvent cru et brutal, Balance ta haine comme Prisons frappent par leur cohérence stylistique, mais aussi thématique. Les deux romans font partie d’un triptyque à la fois réaliste et idéaliste, dont le troisième volume est en préparation. Ce dernier volume se veut optimiste et imagine, confie l’auteur, la fin du « mur de Molière » et d’autres murs qui alimentent l’incompréhension entre les communautés. Le chemin vers une République pacifiée passe par la maîtrise par tous de la langue commune, qui s’appelle le français, martèle Ludovic-Hermann-Wanda. « Avant le cogito, il y a le bonjour », rappelle-t-il en citant un certain Levinas.

 


Balance ta haine, par Ludovic-Hermann Wanda. Editions de l’Antilope, 320 pages, 19,90 euros.

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