Aleksandar Vucic, équilibriste autoritaire réélu à la tête de la Serbie

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Le président serbe Aleksandar Vucic exprime sa joie lors des résultats de l'élection présidentielle, le 3 avril qui le donnent vainqueur.
Le président serbe Aleksandar Vucic exprime sa joie lors des résultats de l'élection présidentielle, le 3 avril qui le donnent vainqueur. REUTERS - ANTONIO BRONIC

En Serbie, Aleksandar Vucic a été réélu président de la République. Ses positions ambivalentes – à la fois proche du président russe Vladimir Poutine et candidat à l'adhésion à l'Union européenne – pourraient le fragiliser. L'opposition, qui avait boycotté les dernières élections, signe, elle, son retour au Parlement. Portrait de ce président qui marche sur un fil.

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Le fil se tend de plus en plus pour le funambule de deux mètres. Sans surprise, Aleksandar Vucic a été réélu à la tête de la Serbie dès le premier tour, le 3 avril 2022. Mais son numéro d’équilibriste entre nationalisme, autoritarisme, europhilie et russophilie pourrait se révéler compliqué durant le nouveau mandat de ce juriste de formation.

Pourtant, Aleksandar Vucic cultive cette ambivalence depuis un peu plus de dix ans. Arrivé en politique au début des années 1990, au sein du Parti radical serbe, un mouvement d’extrême droite, il s’impose rapidement. En 1998, il devient ministre de l’Information pendant la guerre du Kosovo (1998-1999) sous la présidence de Slobodan Milosevic.

Ce dernier perd le pouvoir deux ans plus tard, condamné par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide, et Aleksandar Vucic passe dans l’opposition.

Pour revenir au premier plan, Aleksandar Vucic assume son pragmatisme, selon Loïc Trégourès, professeur à l’Institut catholique de Paris, spécialiste des Balkans : « En 2008-2009, il a fait une sorte de virage en se proclamant pro-européen. Mais, en parallèle, il n’a jamais renié ses racines, ce qui lui a ouvert les portes du pouvoir tout en lui assurant le soutien des chancelleries occidentales ». Une stratégie politique qui ressemble à celle de Viktor Orban en Hongrie, l’un des modèles du président serbe.

Aleksandar Vucic, grand allié de Vladimir Poutine

Autre pays proche de la Serbie : la Russie de Vladimir Poutine. Très liés économiquement, Moscou fournit du gaz et du pétrole à ce pays de 7 millions d’habitants. Beaucoup d’entreprises russes sont aussi implantées dans ce pays des Balkans.

Une proximité économique doublée d’une solidarité slave et orthodoxe dont les deux pays se revendiquent. « Il y a toujours eu une ambiguïté qui portait sur l’alignement à l’Union européenne et l’alignement avec le monde slave et son leader russe », observe Sophie Gueudet, docteure en histoire contemporaine, spécialiste de la Serbie et chercheuse à l’université de York (Royaume-Uni).

Une identité culturelle qui réunit les deux pays sur la question du Kosovo que ni la Russie, ni la Serbie ne reconnaissent officiellement. Une position problématique pour adhérer à l’Union européenne qui attend une normalisation des relations avec le Kosovo.

Cette relation pose d’autant plus problème à l’heure où la Russie envahit l’Ukraine. Aleksandar Vucic condamne timidement l’agression, mais ne prend pas part aux sanctions occidentales.

Vladimir Poutine a même salué la réélection du président serbe la semaine passée. « De nombreuses entreprises russes se sont "délocalisées" en Serbie depuis le début des sanctions », note encore Sophie Gueudet. Ce grand écart diplomatique pourrait mettre la Serbie dans une mauvaise posture. « Cela va dépendre de l’évolution du conflit dans les prochaines semaines, voire les prochains jours », conclut la chercheuse.

Oppositions et premiers points d’inflexion

Pour l’instant cette stratégie politique fait consensus en Serbie. Aleksandar Vucic a recueilli plus de 60% des votes lors de l’élection présidentielle et son parti, le SNS, le Parti serbe du progrès, devrait obtenir la majorité absolue en s’alliant aux formations proches de ses idées.

Pour Loïc Trégourès, ce scrutin souligne tout de même le retour de l’opposition au parlement : « On savait qu’il perdrait des plumes parce que les dernières élections avaient été boycottées par l’opposition. C’est donc logique qu’elle récupère des sièges ». Des adversaires d’extrême droite, mais surtout d’une gauche écologique et sociale avec la coalition verte : Moramo.

Ce mouvement pourrait bousculer les lignes à moyen terme parce que l’écologie prend une part de plus en plus importante dans la vie politique serbe. En début d’année, le gouvernement a fait face à des manifestations records contre un projet de mines de lithium et de bore du géant britannique Rio Tinto.

Sophie Gueudet analyse plus largement ce mouvement avec les premières manifestations en 2015 : « ce qui a déclenché cela, c’était la vente à un groupe chinois d’usines vétustes datant de la Yougoslavie. La Chine cherchait à les exploiter à bas coûts, sans effectuer les travaux nécessaires pour les rendre conformes aux normes environnementales. » Le gouvernement avait dû faire marche arrière et petit à petit ce mouvement d’opposition s’impose dans le paysage politique locale. La dizaine de siège obtenue au parlement en est la preuve.

Aleksandar Vucic semble tout de même plus inquiet de l’entrée de partis d’extrême-droite au parlement. Pendant sa campagne, le candidat du SNS s’est érigé en rempart, explique Loïc Trégourès : « Comme le faisait Slobodan Milosevic avant lui, il a dit : "Regardez, vous m’accusez mais mes opposants sont pires que moi. Je suis donc un compromis que vous devriez accepter" ». Mais quand Aleksandar Vucic s’inquiète d’un « glissement à droite de la Serbie » au moment des résultats, pour Loïc Trégourès « c’est une blague venant de sa part ».

Pour ce deuxième mandat, Aleksandar Vucic espère bien maintenir l’équilibre entre Russie et Union européenne en pleine invasion de l’Ukraine, marquée par les images du massacre de Boutcha, tout en gardant un œil sur les contestations sociales. Parce que si le pragmatique président serbe de 52 ans est contesté pour son autoritarisme, il reprend les rênes du pays pour 5 ans avec son slogan : « Paix. Stabilité. Vucic »

► À lire aussi : Hongrie et Serbie: «Une stratégie d'alliance entre nationalistes qui les associent à Poutine»

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