Captagon connexion (2/4): un trafic, des frontières

Audio 19:29
Un trafic, des frontières...
Un trafic, des frontières... © Baptiste Condominas / RFI

RFI consacre une enquête au captagon, drogue produite et consommée au Moyen-Orient. Des dizaines de millions de pilules ont été saisies ces dernières années dans les pays du Golfe, au Liban, en Jordanie ou en Irak. Après avoir rencontré des consommateurs et dealers de captagon dans le premier épisode de cette série exclusive, Nicolas Keraudren, Nicolas Feldmann et Nicolas Falez ont exploré plusieurs frontières par lesquelles passe ce trafic.

Publicité

Caché dans des oranges ou des grenades, des bidons d'huile ou de sauce, le captagon arrive sous bien des formes au Koweït. La traque de cette petite pilule de drogue qui voyage clandestinement dans la région n'est pas de tout repos, explique Osama Al-Shami au volant de son gros 4x4. « Nous avons beaucoup de captagon qui arrive depuis Abdali, le poste-frontière entre le Koweït et l'Irak », raconte ce représentant des douanes koweïtiennes.

Mais les petits comprimés d'amphétamine voyagent également par les airs et par la mer. « Les pilules arrivent aussi via l'aéroport. Et puis, les grosses quantités arrivent surtout au port de Shuwaikh du fait de la taille des conteneurs », explique cet homme à la carrure imposante vêtu d'une dishdasha, ce long vêtement blanc, habit traditionnel des hommes dans les pays du Golfe.

Selon un document officiel que RFI a pu consulter, plus de 37 millions de pilules de captagon ont été saisies l‘année dernière uniquement dans le port commercial de Shuwaikh, le plus important du Koweït. Pour y arriver, le véhicule du douanier emprunte un chemin sinueux le long d'un axe routier très chargé. Au bout de la route, des camions forment une longue file d'attente. Leurs chauffeurs, visiblement tous originaires du sous-continent indien, attendent sous la chaleur et dans la poussière que leurs cargaisons soient d'abord inspectées par la douane.

Enquêtes et inspections

Au même moment, les douaniers s'activent sur le quai d‘inspection. Lorsqu'ils déchargent la marchandise – principalement des produits alimentaires importés de l'étranger –, ils ouvrent certains échantillons pour vérifier si des pilules de captagon n'y sont pas dissimulées. Une opération souvent complexe. Car il faut généralement « sortir tout le chargement » pour s'assurer que de la drogue ne s'y trouve pas, détaille Osama Al-Shami. Mais « parfois, nous retirons juste ce qui se trouve au milieu du conteneur de manière à faire une ligne pour vérifier de part et d'autre ». 

Ces vérifications font partie d'un long processus. Il y a d'abord une enquête, la documentation est analysée pour vérifier « si les informations sont douteuses ou non », explique le responsable des douanes. La cargaison passe ensuite aux rayons X. Si le scanner ne révèle rien, elle est envoyée dans la zone d'inspection. « Et on s'assure d'avoir la brigade canine avec nous si on a le moindre doute. » 

Selon un document officiel, plus de 37 millions de pilules de captagon ont été saisies, l'année dernière, uniquement dans le port commercial de Shuwaikh, le plus important du Koweït.
Selon un document officiel, plus de 37 millions de pilules de captagon ont été saisies, l'année dernière, uniquement dans le port commercial de Shuwaikh, le plus important du Koweït. © Baptiste Condominas / RFI

Osama Al-Shami pointe une cargaison venue du Liban. Il explique que le scan a repéré une zone plus foncée à l'avant du camion qui pourrait correspondre à un chargement de drogue. Mais, dans ce cas précis, les fouilles n'ont rien donné. « Les chiens ont flairé, il n'y a rien dedans. Donc, c'est une cargaison propre. Maintenant, nous allons juste tout remettre à l‘intérieur et sceller le conteneur de nouveau. Ce camion peut repartir. »  

Le représentant des douanes reconnaît que la provenance des cargaisons a son importance, car il y a « des pays à haut risque » pour lesquels les autorités koweïtiennes vérifient « davantage les documents avant de recevoir la cargaison ». Des pays qu'il refuse de nommer pour ne pas créer un incident diplomatique. « Mais nous scannons, quoi qu'il arrive, de manière systématique chaque conteneur pour des raisons sécuritaires et douanières », assure-t-il. Bien que le douanier koweïtien ne veuille pas citer ces pays « à haut risque », tous les regards se tournent vers les frontières de la Syrie depuis que le captagon a surgi au Moyen-Orient.

Des passeurs qui ne reculent devant rien

En Jordanie, le gouvernorat de Mafraq constitue un point important sur la route du captagon. Car cette vaste région désertique au nord partage ses frontières avec trois autres pays : l'Irak à l'est, l’Arabie saoudite au sud-est, et au nord, près de 300 kilomètres en commun avec la Syrie. 

À une dizaine de kilomètres plus au nord de la capitale régionale se trouve le poste-frontière de Jaber, dernier point de passage avant d’entrer en Syrie. En cet après-midi de mai, le trafic est calme sur la grande route asphaltée. À 500 mètres du poste-frontière, une dizaine de camions sont garés sur le bas-côté. Deux chauffeurs se reposent à l’ombre de leur semi-remorque après un long trajet. « On transportait des oranges. On arrive du Liban, on a laissé notre chargement à la frontière irakienne et on est revenu en Jordanie », racontent-ils.

Ces deux chauffeurs libanais opèrent sur cette zone des frontières propice aux trafics. Ils lancent un café sur un petit réchaud et acceptent de parler à condition de ne pas donner leurs noms. « Pas plus tard qu’hier, une voiture a été arrêtée avec des produits à bord. Nous, on essaie de rester loin de tout ça. » Mais il faut être prudent, précisent-ils, car le trafic se fait parfois à leurs dépens. « Vous avez des trafiquants qui mettent des produits dans votre véhicule sans même que vous le sachiez. Mais, bien sûr, certains chauffeurs acceptent de travailler et de se faire de l’argent. » 

Au poste-frontière de Jaber, entre la Jordanie et la Syrie, des chauffeurs confient que certains de leurs collègues acceptent de se faire payer pour faire passer de la drogue d'un pays à l'autre.
Au poste-frontière de Jaber, entre la Jordanie et la Syrie, des chauffeurs confient que certains de leurs collègues acceptent de se faire payer pour faire passer de la drogue d'un pays à l'autre. © Baptiste Condominas / RFI

Pour déjouer la surveillance des autorités jordaniennes, les passeurs n'hésitent pas à utiliser des techniques inattendues. Au-delà des pilules cachées dans des fruits ou des produits divers, plusieurs sources confirment qu'elles sont aussi parfois acheminées via des drones, chargées sur le dos des ânes ou encore dissimulées dans les intestins de moutons. 

Mais les passeurs profitent aussi parfois du climat pour faire leur trafic, explique Mohanad al-Rantissi, coordinateur de programme pour l’ONG Generations for Peace : « Quand il y a des tempêtes de sable, les contrôles se réduisent, parce que la visibilité est moins bonne, c’est là que les trafiquants en profitent pour faire entrer leur marchandise ». Assis dans les gradins du stade de Mafraq, ce trentenaire engagé dans la société civile depuis dix ans raconte que la petite pilule circule beaucoup ici, du fait de sa proximité avec la Syrie. 

« En tant que région de transit, on se retrouve avec des quantités de drogue beaucoup plus importantes qui passent par chez nous et vont en Arabie saoudite », déplore l'humanitaire jordanien. Cette situation engendre des violences entre les trafiquants qui multiplient les opérations de contrebande aux méthodes toujours plus variées et les autorités qui renforcent les contrôles. Mohanad al-Rantissi rappelle qu'il y a encore eu très récemment des affrontements à la frontière. Le 22 mai, une semaine avant notre reportage, les militaires annonçaient avoir tué quatre trafiquants qui tentaient de faire passer du captagon via la Syrie. Quatre mois plus tôt, le 26 janvier, une autre opération de l’armée pour lutter contre la contrebande avait entraîné la mort de 27 trafiquants. Il sent « que la drogue circule beaucoup plus », parce que « le captagon est une des ressources du régime syrien », estime le jeune homme, qui assure que la drogue est surtout fabriquée en Syrie.

Zones grises à la frontière libano-syrienne

Un constat partagé à une autre frontière, entre la Syrie et le Liban, dans la région libanaise de la plaine de la Bekaa. Dans le bureau de Bachir Khodor, le gouverneur de la province de Baalbek-Hermel depuis 2014, une carte décore le mur à côté d'une grande cheminée. La frontière entre les deux pays est très étendue, ses limites pas toujours très claires et son tracé imprécis, rappelle le responsable libanais. Dans ces montagnes, il évoque des « zones grises » où « on ne sait pas » s'il s'agit du Liban ou de la Syrie. « On n’a pas encore dessiné toute la frontière exacte, il y a des villages où la moitié est en Syrie, l'autre moitié est au Liban ». Il y a parfois même des maisons dont « la moitié de la maison est au Liban, l'autre moitié en Syrie ». 

Bachir Khodor, gouverneur de la province de Baalbek-Hermel depuis 2014, explique que la frontière entre le Liban et la Syrie est particulièrement poreuse dans sa région.
Bachir Khodor, gouverneur de la province de Baalbek-Hermel depuis 2014, explique que la frontière entre le Liban et la Syrie est particulièrement poreuse dans sa région. © Baptiste Condominas / RFI

Une situation qui rend les contrôles difficiles. Surtout avec la diversité des moyens utilisés par les trafiquants : des voitures, des 4x4, parfois des animaux ou même de simples individus avec des valises de drogues. « Dans ces montagnes-là, c'est en fait impossible d'être présents sur toute la frontière », déplore le gouverneur. Malgré cela, la lutte contre la drogue est une de ses priorités, souligne-t-il. Ces derniers temps, le captagon plus spécifiquement a pris « une grande importance pour la sécurité libanaise ». Bachir Khodor assure que des trafiquants sont arrêtés toutes les semaines. 

Non loin de Baalbek, célèbre pour ses spectaculaires vestiges romains, se dressent les maisons basses du village du Brital, avec la montagne comme horizon. Kassem Mazloum, le mukhtar – le maire – du village, connaît très bien la région. Au volant de sa voiture, il désigne un haut mont enneigé. « C’est la limite entre nous et la Syrie », explique cet homme au visage rond et souriant. À la question de savoir s'il y a du trafic dans sa commune, l'édile répond sans répondre : « Dans tous les villages frontaliers avec la Syrie, il existe du trafic. »

Alors que son véhicule circule entre les habitations de Brital, Kassem Mazloum préfère énumérer tout ce que l'on cultive ici (pommes de terre, blé, orge, abricots, pommes, cerises...) plutôt que de parler du trafic de captagon. Le quinquagénaire sait que sa région n'a pas bonne réputation. Cette frontière entre Liban et Syrie est, depuis toujours, un lieu de trafics en tout genre. Il fait d'ailleurs remarquer que beaucoup de voitures ici roulent sans plaque d’immatriculation. Et il suffit de quelques minutes d'observation pour se rendre compte qu'elles semblent en effet assez nombreuses à circuler sans identification. D’où viennent-elles ? Où vont-elles ? Mystère…

Mystère aussi, ces individus qui semblent avoir des passe-droits dans la région. Kassem Mazloum n'aime pas trop ça. « Ces gens sont hors la loi. Toi, tu arrives à un barrage des forces de sécurité et tu attends ton tour comme tout le monde pour te faire contrôler. Pas eux. Eux, ils n’attendent pas comme tout le monde. Ils passent à droite. »

Connue pour ses vestiges romains, Baalbek l'est aussi pour être située dans un carrefour du trafic de captagon entre la Syrie et le Liban.
Connue pour ses vestiges romains, Baalbek l'est aussi pour être située dans un carrefour du trafic de captagon entre la Syrie et le Liban. © Baptiste Condominas / RFI

Une frontière poreuse, des habitants embarrassés lorsqu'il s'agit de parler du captagon… Difficile de percer l’épais silence qui entoure le sujet, car la plaine de la Bekaa n’est pas seulement un lieu de trafic : selon nos informations, cette région abrite 50 à 70 ateliers clandestins de fabrication de captagon. 

Récemment, une spectaculaire opération de l'armée libanaise a eu lieu dans les environs pour traquer un important trafiquant de drogue. La région constitue un carrefour : du captagon fabriqué en Syrie transite par cette région du Liban et du captagon produit ici, dans l’est du Liban, franchit la frontière syrienne avant de poursuivre sa route vers l’Irak ou vers la Jordanie, puis vers les pays du Golfe.

Laboratoires clandestins

Au départ de chacune de ces routes, il y a des laboratoires clandestins, inaccessibles… À quoi ressemblent-ils ? Comment fabrique-t-on du captagon ? La première étape consiste d'abord à obtenir du sulfate d'amphétamine via un processus chimique, explique Laurent Laniel, analyste principal à l'Observatoire européen des drogues et de la toxicomanie, basé à Lisbonne. Ce sulfate d'amphétamine est ensuite mélangé avec d'autres substances destinées à augmenter le volume et avec des excipients, qui ont pour fonction notamment de faciliter la mise en forme et l'administration du produit, pour que la pilule « ne se désagrège pas », par exemple.  

Une fois en possession de ce mélange de poudre, « on le met dans une machine, on appuie sur un bouton et la machine produit des pilules sur la base de la poudre qu'on a mis dedans », détaille Laurent Laniel. Sachant que la machine estampille chaque pilule « avec le logo de votre choix ». Dans le cas du captagon classique, l'analyste rappelle que le logo est généralement celui des deux demi-lunes qui se font face.  

Illustration d'un laboratoire clandestin de captagon basée sur des photos de l'armée libanaise.
Illustration d'un laboratoire clandestin de captagon basée sur des photos de l'armée libanaise. © Baptiste Condominas / RFI

Et ces machines sont un des principaux problèmes auxquels font face les autorités. Car une fois en possession de l'amphétamine, il suffit juste d'en acheter une – qu'on peut même « installer dans sa salle à manger » – pour produire sa drogue. Or, elles sont relativement faciles d'accès, puisqu'elles sont en vente libre pour les industries pharmaceutiques, souligne Laurent Laniel. Même si ces machines demandent un investissement financier, la fabrication du captagon se fait alors « relativement facilement » et « par un grand nombre d'acteurs séparés », explique le chercheur.

Une drogue relativement simple à produire et à portée d'une multitude d'acteurs potentiels rend la lutte contre le trafic d'autant plus complexe. Surtout quand vient s'ajouter à cela des frontières parfois mal délimitées et des trafiquants qui redoublent d'inventivité pour échapper aux contrôles. Mais ce ne sont pas les seules difficultés. Le trafic de captagon a aussi une dimension géopolitique, proliférant sur les tensions et les antagonismes du Moyen-Orient d'aujourd’hui.

Les principales routes commerciales du captagon.
Les principales routes commerciales du captagon. © RFI

Édition et dessins : Baptiste Condominas

NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail

Suivez toute l'actualité internationale en téléchargeant l'application RFI